Au sujet de la Coupe du monde de football

Un phénomène universel

Jeu de soule en Bretagne

Aucun autre sport n’a atteint une dimension aussi universelle que le football. Au Moyen-Âge, les jeux physiques étaient le théâtre local où se rejouait la vie des villages et des bourgs, selon des règles propres à chaque région. Pour cet héritier de ces diverses confrontations locales qu’est le football moderne, la standardisation de ses règles et son hypermédiatisation ont assuré une diffusion et une popularité mondiales, comme en témoigne l’engouement que suscite tous les quatre ans chacune des occurrences de la Coupe du monde.

En tant que sport de plein air, le football permet de réunir des foules de spectateurs dans des stades gigantesques. En même temps, sa pratique demeure accessible à tous les niveaux de la société. Le foot de la rue ou des terrains vagues s’arrange avec les moyens du bord. Il peut se jouer sur n’importe quel sol et ne nécessite ni une surface dure rebondissante, comme le handball ou le basket, ni un terrain gazonné comme le rugby. Il suffit de disposer d’un ballon, tandis qu’un poteau, un arbre ou divers objets comme des plots, des sacs ou des vêtements matérialisent les buts. Le football offre aux uns le rêve d’un avenir différent, qui leur assurerait l’argent et la gloire, tandis qu’il permet aux autres d’échapper au présent et d’oublier sa frustrante réalité.

Un spectacle sportif ayant atteint une telle ampleur devient le miroir d’une civilisation. Au-delà des valeurs proclamées par la société, il révèle la réalité sous-jacente de cette dernière.

Une civilisation qui exclut et discrimine

Les sociétés modernes se prétendent égalitaires et équitables, garantissant à chacun l’égalité des chances. Pour que tous les adversaires dans le jeu puissent se prévaloir de cette parfaite égalité, ils doivent disposer des mêmes droits et des mêmes armes. Des règles codifiées sont donc censées garantir les conditions de l’équité dans les compétitions. Sur le papier, tous les espoirs restent ouverts à tous. Dans les faits, on ne peut parler d’équité ni dans les moyens matériels dont disposent les clubs et les équipes, ni dans la répartition de leurs gains.

Le sport spectacle est une forme théâtralisée de la concurrence sociale, de l’exclusion et du clivage qui prévalent dans la société moderne, sans que celle-ci le reconnaisse. On assiste en fait à des affrontements implacables où chaque point gagné par une équipe est remporté au détriment de l’autre, l’objectif étant de tuer symboliquement l’adversaire en l’écartant ou en l’éliminant de la compétition. Le geste de marquer un but au football n’est d’ailleurs pas sans rappeler le tir du chasseur qui atteint sa proie, ou celui du guerrier qui abat un ennemi ; en l’occurrence, il s’agit de transpercer les défenses de l’équipe adverse pour lui porter un coup funeste, en forçant son espace défendu que matérialisent sa moitié de terrain, sa surface de réparation et sa cage de but.

Jeu de la crosse chez les Choctaws

Les tribus « primitives » font du sport un usage réellement ludique, où l’adversaire est regardé comme un partenaire. Leurs jeux traditionnels se veulent coopératifs plutôt que conflictuels ; ils fonctionnent sur le partage et non sur l’exclusion. La compétition n’y vise pas la domination d’un groupe sur un autre et ne stigmatise pas les perdants. Comme il n’y a aucun enjeu supérieur à celui du plaisir de jouer, les participants à un match ne viennent pas pour vaincre à tout prix. La réussite est celle du collectif et ne passe pas par l’échec de l’adversaire.

Dans le sport moderne, la motivation principale réside au contraire dans la volonté d’affirmer sa supériorité. On ne conçoit pas un comportement autre que la gagne, comme si ce modèle conflictuel était le seul applicable à un jeu sportif.

Dans la pratique « primitive » du jeu, dès que la partie se termine, il n’y a plus ni vainqueur dominant ni vaincu dominé ; tous les participants des deux équipes prolongent le divertissement en dansant ensemble sur le terrain. Dans la pratique moderne du football, seul le vainqueur exulte, tandis que le vaincu, quasiment anéanti, est bien trop accablé par la défaite pour songer à festoyer.

Certaines sociétés primitives faisaient même durer le jeu jusqu’à ce qu’il aboutisse à une parfaite égalité entre les deux équipes. Quand l’une d’elles s’avérait manifestement plus forte que l’autre, on les rééquilibrait en effectuant entre elles des transferts.

Dans le dernier exemple de la Coupe du monde, à l’inverse, on regarderait comme impensable qu’une compétition d’une telle importance puisse se conclure par un résultat ex-æquo. Même quand les deux équipes finalistes, à l’issue de leurs nombreux matches de qualification et d’une épuisante finale de 120 minutes après prolongations (plus les arrêts de jeu), aboutissent à un score nul de trois buts à trois, on ne saurait envisager de partager entre elles le titre de vainqueur, quand bien même serait-il mérité par ces deux équipes. Il faut conclure par l’angoissante épreuve des tirs au but pour rester conforme à la logique exclusiviste, qui exige la mise à mort symbolique de l’un des deux adversaires.

Le transfert du religieux

La société industrielle moderne s’affirme rationaliste et laïque. Dans les faits, la ferveur quasi-religieuse des spectateurs se substitue au sacré. Les spectacles sportifs tiennent lieu des « rites » collectifs où le supporter vit, par procuration, le dépassement et l’accomplissement de soi par un effort exceptionnel, avec pour apothéose espérée l’ivresse de la victoire. Le perdant se voit interdire l’accès à cette « plénitude inégalable », et sa condamnation à être privé d’une telle intensité de vie rejoint l’idée d’une mise à mort symbolique.

À la sécularisation du rituel collectif s’ajoute le phénomène du vedettariat par lequel la vedette, même si elle n’a aucune prétention à commettre une telle usurpation, occupe la place de la Divinité. Le besoin de la transcendance demeure présent en tout homme, même non croyant, car il aspire à dépasser la médiocrité de sa condition ordinaire. La projection hyper-valorisante effectuée sur une idole vivante offre à ses admirateurs et admiratrices un substitut visible, sinon accessible, à un Dieu qui demeure toujours invisible et inaccessible.

Le pseudo-apolitisme

Coupe du monde en Argentine sous la dictature de Videla

Un lien étroit est avéré entre le sport et la politique autant qu’avec la finance. Dans leur discours officiel, les instances internationales du football se proclament strictement apolitiques, car on ne saurait compromettre la pureté du sport. Dans les faits, ce principe ne s’appliquera pas avec la même rigueur selon qu’il s’agisse du pouvoir politique en place, qui ne se privera pas de récupérer à loisir la liesse populaire provoquée par les victoires de l’équipe nationale, tandis qu’aux opposants à son régime, fût-il despotique et criminel, la FIFA refusera même le droit de déployer une banderole dans les tribunes.

Dans l’Empire romain, les jeux et les spectacles de gladiateurs étaient pour le peuple les appâts de sa servitude, le prix de sa liberté confisquée. Le pouvoir employait ces drogues collectives pour garder sous contrôle des populations abêties par ces vains plaisirs. Le gouvernants modernes ne s’interdisent pas d’agiter des mobiles similaires.

La valeur éducative pervertie

L’acceptation des règles du jeu se pose comme un processus de socialisation. Dans les faits, le football de masse tend davantage à cultiver une mentalité de ghetto identitaire plutôt qu’un esprit d’ouverture. L’exaltation collective aura vite fait de reléguer dans l’oubli les valeurs morales de loyauté, de sociabilité et de fair-play.

On trouve pour excuse aux passions des supporters le rôle cathartique que jouerait le foot spectacle, qui ménagerait pour eux une occasion d’expulser les tensions générées par les contraintes sociales, pourvu que cet exutoire reste contenu par les règles inhérentes à la pratique des rencontres sportives. La réalité oblige à reconnaitre, à travers le comportement des hordes de supporters, qu’on ne maitrise pas les effets, tant individuels que collectifs, que produit cette soi-disant libération.

On se trouve ici en présence d’un paradoxe, car bien qu’on ne puisse tolérer les débordements auxquelles s’adonnent des bandes de supporters, on ne cherche pas réellement à éduquer le public, ce qui tempérerait l’enthousiasme collectif des spectateurs au détriment des énormes profits financiers qu’alimente leur passion.

La culture de l’irrationnel

La société moderne s’affirme rationnelle ; elle s’efforce de se montrer telle dans l’organisation des évènements sportifs ainsi que dans la codification des règles qui s’imposent à la pratique des jeux. En même temps, l’engouement des foules pour le football spectacle n’obéit à aucune rationalité. La ferveur collective escamote la disproportion entre d’une part les efforts déployés lors des matches et l’investissement émotionnel du public, et d’autre part la valeur purement imaginaire de l’enjeu, d’autant qu’à la différence des joueurs, les supporters n’auront aucune part aux gains faramineux empochés par leurs idoles.

À supposer que la vie ne vaille d’être vécue que grâce à ces mouvements d’enthousiasme collectif susceptibles de la pimenter, une semblable ferveur ne dure que tant que subsiste l’espérance de la victoire ; elle ne pourra que chuter aussitôt après la défaite. Or sur les 32 équipes qualifiées pour disputer la phase finale de la Coupe du monde, une seule équipe et ses fans connaitront cette joie « suprême », les 31 autres étant voués à essuyer, à plus ou moins long terme, une déception proportionnelle à leurs espoirs contrariés. Cette réflexion devrait suffire à tempérer l’engouement excessif que les plus ardents supporters vouent à cet évènement, mais ce n’est pas ce que l’on constate.

Les médias et les réseaux sociaux 

Les applications techniques ont permis l’essor des médias audio-visuels et des moyens de diffuser d’information, brisant le monopole des grands groupes de presse écrite, qu’ils relaient en tant qu’espace de liberté, et qu’ils dépassent souvent en influence sur le grand public.

Plus encore que l’instruction publique, les médias audio-visuels ont produit, au XXe siècle, un effet intégrateur jusque sur des populations plus ou moins marginales des provinces qui, auparavant, se seraient presque senties étrangères. Au XIXe siècle, les paysans ignoraient la civilisation urbaine et son agitation, et certains provinciaux ne parlaient presque pas la langue nationales. Les médias leur font désormais respirer l’ambiance de la capitale et des grandes villes ; ils leur permettent de se laisser gagner par leur agitation tout autant que les citadins. À l’heure actuelle, le monde entier est relié à internet et aux réseaux mondiaux d’information, générant de nouveaux liens et de nouveaux rapports sociaux.

Les milieux populaires, même s’ils n’ont pas atteint un niveau d’instruction élevé, cherchent un aliment à leur curiosité intellectuelle. Ils restent attentifs aux découvertes de la science, vulgarisées à leur intention par la presse et par les médias. Ils ne font pas qu’apprendre les nouveautés en théorie ; les images télévisuelles leur permettent de voir des chose autrefois inaccessibles, comme la Terre vue du ciel, la surface de la Lune et de Mars, ou l’approche d’autres astres plus éloignés. Les autorités sacerdotales, qui autrefois détenaient le monopole de la connaissance, ont définitivement perdu ce privilège de la vérité officielle.

Les télécommunications et les réseaux sociaux numériques ont généré une nouvelle utopie, celle de nouvelles structures de vie collectives. Ils développeraient les contacts entre les hommes en multipliant les communications. Grâce à l’instantanéité, à l’omniprésence et à l’abolition des distances, ils restaureraient la démocratie directe à travers un espace public dont l’agora ou le forum tenaient lieu dans les républiques antiques. Les résultats ne s’avèrent toutefois guère aussi concluants. Les contacts et la solidarité étaient plus réels dans les petites communautés traditionnelles que dans l’espace numérique moderne, où ils demeurent factices. La démocratie cathodique qu’on prétend ériger devient un terrain ouvert aux manipulations.

Les images télévisées disposent d’un impact réel. Elles peuvent éveiller ou assoupir l’émotion populaire. La surabondance d’informations et la prolifération d’images finissent par submerger les intellects, qui ne peuvent pas dominer leur déferlement. Plutôt que d’éduquer le public, on exploite le sensationnel, on monte en épingle des faits dépourvus d’intérêt véritable. Le spectateur se sent en familiarité avec l’évènement, comme s’il y assistait à proximité, alors qu’on ne lui en montre qu’une vue partielle. Le vacarme médiatique génère un conformisme tout aussi pesant. L’individu, livré à des flux de tout genre, n’est pas à même de réagir et de discriminer avec rectitude.

Les médias constituent des armes puissantes ; ils se substituent à l’autorité de l’enseignement jusqu’à usurper un pouvoir sur les consciences. Le système d’information, qui cible la partie reptilienne du cerveau, tend à crétiniser le public et à confiner les masses dans un milieu infantile d’un niveau intellectuel très bas. Les animateurs télévisuels exercent une influence plus grande que les sacerdoces, les intellectuels et les scientifiques. Quand le pouvoir politique n’a aucune prise sur les médias, il les redoute et les ménage. Les gouvernants reculent devant l’impact médiatique des images chocs.

Les médias, même affranchis en apparence du monopole public, n’échappent pas à l’emprise du pouvoir dominant, que ce soit celui de l’argent ou celui de l’État. L’interférence des milieux financiers réduit l’information et la culture à des marchandises ; et quand les médias sont monopolisés par un régime despotique, ils servent sa propagande avec tout autant d’efficacité, en passant au service d’une pensée unique. La centralisation politique bénéficie, tout autant que les forces démocratiques, de l’évolution des moyens de communication ; de même qu’elle a su utiliser Internet, elle saura utiliser les nouvelles techniques de communication qui verront le jour.

L’instruction publique

Le développement de l’éducation, depuis la fin du XVIIIe siècle, fut porteur de grands espoirs. L’instruction publique s’imposa comme l’un des mythes humanistes propres à assurer un monde meilleur. En France, la IIIe République fit sortir l’école des milieux cléricaux ; on chargea l’instruction publique, outre d’alphabétiser le peuple, de façonner des esprits républicains rétifs à l’idée de restaurer la monarchie. L’école devait se substituer à l’instruction religieuse pour diffuser une morale laïque. La religion, qui autrefois fournissait au peuple l’unique aliment à sa curiosité, perdit son monopole. Depuis lors, les sacerdoces conservateurs ne peuvent plus opposer aux découvertes scientifiques un anathème théologique ; la conscience publique, devenue plus éduquée, s’est trop affranchie de cet ancien esprit sectaire.

Le résultat immédiat dont pouvait se flatter l’instruction publique fut de sortir la culture de sa sphère élitiste pour la rendre accessible au peuple. Un individu instruit devient beaucoup plus autonome. Les classes populaires savent désormais bien plus de choses qu’autrefois. Le peu de connaissances scientifiques auxquelles elles ont accès suffit à populariser, jusqu’au dernier des écoliers, la critique des dogmes religieux trop rigides.

La hiérarchie sociale ne peut plus se prévaloir du droit du sang ; c’est la hiérarchie scolaire, celle des diplômes, qui doit s’y substituer. La confiance en l’éducation a toutefois été ébranlée. L’égalité des chances est vite apparue comme un leurre, le système éducatif apparaissant davantage comme un outil propre à creuser les inégalités, à confirmer la position des élites dominantes et à accentuer l’exclusion sociale.

L’éducation ne fait pas qu’ouvrir les esprits. Elle diffuse des idées partisanes, comme la superstition du classicisme gréco-latin, ou la supériorité de la civilisation moderne sur les civilisations anciennes… Les régimes despotiques ne manquent pas d’employer l’école publique au service de leur propagande. La constitution soviétique de 1917 assignait, pour l’une des tâches du système unique d’enseignement, d’inculquer aux jeunes une conception du monde « conforme à la vérité scientifique du marxisme-léninisme ».

Le sport

Alors que les empires militaires réduisaient l’exercice physique à un entrainement utilitaire en vue du combat, la Grèce antique l’a érigé en un modèle d’accomplissement, dont la redécouverte a enthousiasmé les éducateurs modernes. La Volonté humaine a conçu cette forme de sublimation de l’activité corporelle, dégagée de toute préoccupation utilitaire, qui offre l’ivresse de la compétition et du dépassement personnel par l’aboutissement de ses efforts. Le sport devient une sorte d’ascèse dans laquelle le geste physique, voulu pour lui-même, mobilise les ressources individuelles, physiologiques et psychiques jusqu’à débloquer des forces profondes.

Dans les sociétés travaillées par les inégalités, le sport offre aux aspirations égalitaires un moyen de s’exprimer. Une compétition sportive n’est crédible qu’en respectant une stricte égalité dans les critères d’évaluation et de mesure. Les prédispositions physiologiques innées assurent un avantage indéniable, mais chaque participant atteint le rang qu’il mérite par ses seuls efforts, et non en vertu de prérogatives ; son héritage familial ou social ne lui sera d’aucun atout. Le résultat acquis est régulièrement remis en jeu ; défendre un titre de champion, c’est le reconquérir en partant du même point de départ que tous les autres concurrents.

Une grande partie des sports modernes les plus répandus sont nés dans le milieu élitiste de la bourgeoisie anglaise, qui voyait en eux le moyen d’éduquer la jeunesse et de tremper sa volonté, avant de gagner les milieux prolétaires et de se massifier dans la ferveur des foules. L’idéal sportif n’a pas toujours été respecté. Les compétitions n’ont pas toutes été exemptes de falsifications : le dopage, les manipulations biologiques, les trucages exercés pour des motifs pécuniaires… Dans des disciplines où l’amateurisme n’a plus ses chances, ne se maintiennent au niveau supérieur que des clubs disposant de moyens financiers qui leurs permettent d’assurer l’inflation des salaires. Le plus universel des sports, le football, brasse des sommes énormes.

La valeur éducative du sport passe au second plan dès lors que les grandes compétitions donnent lieu à des débordements émotionnels pouvant aller jusqu’à l’hystérie. La surenchère dramatisante de la part des médias exacerbe les passions collectives. Les couches populaires s’adonnent à cette frénésie pour fuir un sentiment d’absence de sens de leur existence. Les régimes despotiques ne se sont pas privés de détourner la ferveur populaire pour les grands événements sportifs comme un dérivatif à l’oppression qu’ils imposent à leur peuple.

Le crédit commercial et financier

L’économie moderne fonctionne grâce à un ressort commercial propre à faire mouvoir des structures colossales, que Fabre d’Olivet appelle le crédit. Le mot désigne une chose à laquelle on ajoute foi, en raison des appuis et des ressources qu’on lui voit ou qu’on lui attribue. Ce ressort est l’ouvrage de la Volonté humaine qui, au prix d’une tension sans cesse renouvelée, se force à croire en sa réalité ; que cette foi repose sur des choses réelles ou fictives, le fait de cesser de croire à leur existence réduirait le crédit au néant. Cette invention, dans laquelle se sont épuisées les combinaisons du génie moderne, est supposée réunir la Liberté et la Nécessité. Un tel ressort ne nait pas spontanément et ne résulte pas d’un coup de tête ; il nécessite un calcul lent et réfléchi, ainsi qu’un effort persévérant. En effet, comme toute convention sociale, le crédit n’est rien d’autre qu’une illusion fondée sur la croyance. L’obstacle que doit surmonter cette entreprise tient au fait que la réflexion ébranle l’illusion, alors qu’il faut au contraire qu’elle la fortifie pour que cet artifice demeure viable[1].

A l’origine de cette construction abstraite, il faut un élément matériel qui inspire la confiance ; c’est le commerce et la puissance maritime qui ont fourni cette base dans les États où le crédit s’est affermi, comme les villes d’Italie, des Flandres et de la Hanse, la Hollande, l’Angleterre et les USA. L’essor des chemins de fer au XIXe siècle et de l’aéronautique au XXe siècle ont ensuite relégué la puissance maritime au second plan. Depuis le XIXe siècle, ce qui assure au crédit sa garantie consiste dans la puissance industrielle et, depuis le XXe siècle, dans le progrès technique. L’adaptation aux technologies nouvelles entraine chaque fois des remises en cause, génératrices de crises sociales et économiques, mais il suffit que des centres de prospérité surnagent dans le monde pour fournir au système un gage de continuité suffisant.

Une salle des marchés

Le crédit a rendu viables des inventions audacieuses, comme la dématérialisation de la monnaie, passée des pièces métalliques aux dépôts bancaires et aux paiements électroniques. Il accrédite des situations marquées par un décalage flagrant entre les chiffres abstraits et la réalité matérielle, entre la valeur des titres cotés en bourse et les possibilités réelles de l’économie. Il cautionne le surendettement faramineux des États que ces derniers ne pourront jamais rembourser, et dont certains ne viendront même pas à bout de l’accumulation des intérêts sur leur dette. Au lieu de s’alarmer de ces déséquilibres trop évidents, on continue à jouer le jeu, car il serait trop dangereux de ne pas maintenir cette illusion collective.

Un système à ce point hypothétique reste toutefois à la merci d’une crise de confiance. Face aux dérapages auxquels l’exposent la spéculation et la volatilisation de l’argent, le maintien de la confiance exige l’instauration de mécanismes rigides censés réguler son fonctionnement. Ces règles sont conçues par la Volonté humaine, mais seule la Nécessité peut assurer leur fiabilité à travers la rigidité des contraintes légales et réglementaires. Depuis le krach de 1929 aux USA, l’interventionnisme étatique a plusieurs fois été nécessaire pour servir de caution à cette construction qui reste susceptible à tout moment de s’écrouler.


[1] Antoine Fabre d’Olivet, Histoire philosophique du Genre humain, L’Âge d’homme, p. 374-379.

La technique

La science moderne doit son prestige aux yeux des masses aux applications techniques auxquelles elle donne lieu. La Volonté humaine tire de la recherche scientifique la satisfaction d’étendre le champ de ses connaissances, mais ce succès obtenu sur le plan intellectuel ne lui confère, à lui seul, aucun pouvoir sur les déterminismes naturels que la science pure met en lumière ; c’est dans l’utilisation pratique de la science que la Volonté de l’homme trouve le moyen d’exercer sa puissance. La démarche scientifique glisse alors vers un pragmatisme fondé sur la confusion entre la vérité et les besoins pratiques. Aux yeux de la majorité, le critère principal de véracité des connaissances devient leur capacité à dominer la matière et à répondre aux exigences de l’économie, à travers les applications industrielles.

Le niveau scientifique de l’Antiquité était loin d’être ridicule, comme en attestent les témoignages d’auteurs anciens que cite Saint-Yves d’Alveydre[1]. Les civilisations antiques n’ont produit que peu d’applications techniques car elles n’accordaient pas à l’aspect matériel plus d’importance qu’il n’en mérite. Les Grecs connaissaient l’électricité et la force motrice de la vapeur, mais les préoccupations utilitaires ne passèrent jamais chez eux au premier plan. Par ailleurs, pour affranchir les hommes libres de la servitude des tâches laborieuses, la Volonté humaine n’eut guère besoin chez eux de la technique ; l’esclavage y pourvoyait.

Les plus grands succès de la technique moderne résident dans la contraction du temps et des distances. Comme le temps s’impose à la Volonté humaine comme une contrainte qui restreint sa liberté, la technique s’efforce de le contourner en raccourcissant la durée au maximum. La Volonté humaine ne peut déployer sa puissance que dans l’espace, qui lui offre un champ libre. La fièvre d’expansion et de conquête spatiale met en œuvre tout un arsenal de moyens prompts à relier instantanément ce qui est éloigné. La téléphonie, internet et les moyens de transport rétrécissent la planète.

Les hommes volitifs ont cru aux promesses mirifiques du progrès technique qui libérerait l’humanité de la nécessité, qui déchargerait l’homme des tâches fastidieuses et qui résoudrait tous les problèmes sociaux dans une société d’abondance, où la production comblerait les besoins. Mais cette idéologie messianiste est trompeuse, car les problèmes restent avant tout d’ordre sociologique et politique. Le déploiement des accélérateurs de puissance s’opère trop souvent dans le sang et la douleur. Le progrès technique, à côté du bien-être qu’il assure à certains, ne réduit en rien la misère physique et morale des catégories de travailleurs peu qualifiés. De surcroit, la technique sert à des fins opposées aux libertés, comme l’hypercentralisation, la planification de la vie sociale, la surveillance policière et la télécommande des conduites. Elle fournit également des moyens de destruction à grande échelle dans une guerre totale.

La technique et le machinisme, qui prétendent affranchir l’humanité, induisent pour elle une nouvelle fatalité. La Volonté humaine ne sait pas maîtriser le surcroît de puissance qu’elle a acquis ; elle subit la servitude que lui impose l’outil qui promettait de l’émanciper. L’homme est devenu l’esclave d’un processus autonome qu’aucune instance ne contrôle. Les dirigeants sont pris dans un enchevêtrement mécanisé d’une complexité croissante, qui laisse peu de place aux décisions fondées sur le libre arbitre. Le développement technique les dépasse et génère des situations imprévues. La spécialisation qui s’impose aux techniciens, comme aux scientifiques, contrecarre leur volonté de dominer la matière. Les inventions mécaniques et industrielles accroissent les menaces de destructions et de catastrophes écologiques. Quand les technocrates constatent les dégâts, ils ne disposent pas des moyens de renverser le courant. Les conflits futurs pourraient naitre de l’incapacité à surmonter les crises liées au développement aveugle et incontrôlé de la technoscience.


[1] Saint-Yves d’Alveydre, Mission des Juifs, chapitre IV : « La science dans l’Antiquité ».

La science

La science moderne, entendue ici comme consistant dans l’étude de la nature et du monde physique, résulte des efforts déployés par la Volonté humaine en Europe, depuis la Renaissance, pour accéder à la connaissance en ne comptant que sur ses propres moyens.

La démarche scientifique s’est imposé des règles méthodologiques proches d’un véritable ascétisme cérébral, fondées sur une rigueur impersonnelle, sur la négation – en théorie du moins – de tout préjugé, et sur le rejet de toute assertion qu’elle ne puisse pas contrôler par les facultés dont elle dispose : l’observation, l’expérience et le raisonnement cérébral, tout s’efforçant d’accroitre les moyens techniques d’observation dont elle dispose.

René Descartes

Le plus grand schisme de la culture moderne a séparé la science de la religion. La science grecque s’apparentait à l’esprit religieux. Aristote, qui concevait la physique comme une dépendance de la métaphysique, ne voyait dans les lois de la nature qu’une application des principes supérieurs à la nature. La démarche scientifique moderne, à l’inverse, se fonde sur la rupture avec tout principe métaphysique. Sous l’impulsion rationaliste de Bacon et la régulation méthodologique de Descartes, elle ne s’est attachée qu’à ce qui regarde le monde sensible. Elle ne récuse pas la philosophie, mais elle refuse de se référer à des vérités absolues. Un scientifique moderne porté sur la spiritualité ou sur la religion se conduira dans un laboratoire de la même façon que ses homologues matérialistes et athées.

La science a acquis un réel prestige aux yeux des modernes, auprès desquels elle suscite un respect inégalé. Les vulgarisateurs et les écrivains scientistes ont contribué à assoir, dans le grand public, le mythe d’une science promise à un avenir messianique, qui résoudrait les problèmes fondamentaux de l’humanité. Des idéologies l’ont substituée aux croyances pour acheminer l’homme vers sa réalisation. Quand les intellectuels raillent les religions, ils assoient leur conviction sur la supériorité de la science sur les dogmes « moyenâgeux ».

Le public, ébloui par les applications techniques, ne perçoit pas les incertitudes qui affectent la science officielle. Une auto-critique a toutefois remis les idées en place ; elle regarde la science non comme un édifice lumineux, mais comme un assemblage de théories provisoires, susceptibles à tout instant d’être remplacées par de nouvelles interprétations théoriques. Les scientifiques lucides, au lieu d’ériger leur discipline en un dogme apte à livrer l’explication dernière de toute chose, reconnaissent que l’on attend de la science plus que ce qu’elle peut assurer.

La quantité formidable de connaissances qu’elle a accumulées a abouti à spécialiser les chercheurs dans des domaines de plus en plus étroits. Des théoriciens ne perdent toutefois pas l’espoir de parvenir un jour à unifier la connaissance scientifique en une synthèse cohérente ; mais cette démarche, si elle aboutit, sera d’ordre philosophique ou métaphysique ; elle ne pourra pas procéder de la démarche scientiste, limitée par les restrictions qu’elle s’impose à elle-même.

Pascal Bancourt - Écrivain