Considérations sur la Pologne

La Pologne, cette région dépeuplée, dévastée, opprimée, ouverte à ses agresseurs, au fort de ses malheurs et de son anarchie, montre encore tout le feu de la jeunesse ; elle ose demander un Gouvernement et des lois, comme si elle ne faisait que de naître. Elle est dans les fers et discute les moyens de se conserver libre ; elle sent en elle cette force que celle de la tyrannie ne peut subjuguer.

Jean-Jacques Rousseau, Considérations sur le Gouvernement de Pologne.

Cracovie, la basilique Sainte-Marie et la place du Grand Marché

En Europe centrale – et non pas « nulle part », comme l’a dit Alfred Jarry dans son Ubu roi – s’étend la Pologne, un pays dont l’histoire a connu des périodes tour à tour brillantes et dramatiques. Cet article ne prétend pas retracer, ni même résumer, un passé aussi riche et agité ; ce survol est prétexte à livrer quelques réflexions sur ce pays, singulier à bien des égards.

L’identité polonaise

Mieszko Ier

L’existence politique de la Pologne se fit jour vers la fin du IXe siècle quand un chef de tribu, Mieszko Ier, fédéra les populations slaves du bassin de la Vistule. Ce premier souverain, afin de s’affranchir du Saint Empire romain germanique, convertit le pays au christianisme en 966 et plaça ses États sous la protection du pape. En même temps, comme d’autres fondateurs de dynastie, il comprit l’intérêt, pour affermir son pouvoir, de s’appuyer sur la force unificatrice de la religion chrétienne et sur l’efficacité d’un clergé instruit. Avec le règne de son fils Boleslas Ier, premier roi de Pologne, sacré en 1025, l’Église prit solidement racine. La conversion au catholicisme lia la Pologne à l’aire culturelle occidentale. Par la suite, le pays se posa comme l’avant-garde de l’Occident catholique contre la Russie orthodoxe.

Au Moyen Âge, la Pologne ne fut ni moins riche ni moins évoluée que le reste de l’Europe. Au XIVe siècle, le roi Casimir III hissa le pays parmi les grandes nations européennes, sur le plan économique comme sur le plan culturel, notamment grâce à l’attention portée au développement de sa vie intellectuelle.

Nicolas Copernic.

Le XVIe siècle fut pour la Pologne un siècle d’or. Durant la Renaissance, elle fournit une contribution notable à la rénovation intellectuelle qui s’opéra en Europe dans les arts et les sciences, illustrée entre autres par le nom de Copernic. L’université Jagellon, fondée en 1364 à Cracovie, affirma son rayonnement intellectuel en Europe. La littérature progressa rapidement quand les auteurs, au lieu d’écrire en latin, mirent à profit la richesse, la flexibilité et l’harmonie de la langue polonaise. La poésie s’éleva à un remarquable niveau de perfection à partir de Rej et de Kochanowski. Des villes comme Cracovie, Poznan, et par la suite Varsovie, connurent une vie culturelle animée. Sous la seconde dynastie, celle des Jagellon, la Pologne atteignit le sommet de sa prospérité et de son rayonnement culturel.

Une position géostratégique inconfortable

La Pologne fut victime de sa géographie. Son territoire s’insère entre la mer Baltique au nord et les chaines des Carpates au sud, mais la majeure partie de son étendue est une vaste plaine ouverte à tous les vents. Dans cette zone vulnérable où il existe peu de barrières naturelles, il n’est jamais aisé de tracer et de stabiliser les frontières. Ce lieu de passage entre l’est et l’ouest de l’Europe se prête aux échanges de tous ordres, mais ce terrain propice aux invasions rend sa possession indispensable pour tous les aspirants aux conquêtes.

Toutes les fois où la Pologne eut à sa tête un souverain fort, à l’exemple de Boleslas II, Ladislas Ier ou Casimir III, elle tint ses ennemis en respect, et étendit même son territoire. À l’inverse, dans ce contexte géopolitique incertain, le moindre affaiblissement du pouvoir central suffit pour exposer le pays aux convoitises et aux invasions des voisins. À l’ouest et au nord, elle fut, dès le XIIIe siècle, la cible des chevaliers Teutoniques qui, sous couvert de porter le christianisme et la civilisation, poussèrent leurs possessions vers l’est sans trop se soucier de se conformer aux préceptes évangéliques. Côté oriental, l’invasion mongole de 1248 à 1275 dévasta le pays. Plus tard, d’autres indésirables prendront la suite de tous côtés : Prussiens et Allemands, Suédois, Russes, Autrichiens…

L’Union Pologne-Lituanie

Armoiries de la République des Deux Nations

Le grand-duché de Lituanie occupait au XIVe siècle un vaste territoire étendu de la Baltique à la mer Noire, mais il dut faire face lui aussi à la double poussée des chevaliers Teutoniques et de la Moscovie. Ces menaces partagées par la Pologne incitèrent les deux pays à s’allier pour donner lieu à une construction politique originale.

En 1385, Ladislas Jagellon, grand-duc de Lituanie, accéda au trône de Pologne en épousant sa reine, Hedwige ; il initia ainsi l’union personnelle du royaume de Pologne et du grand-duché de Lituanie sous la dynastie lituanienne des Jagellon. En 1410, à la tête des armées polonaise et lituanienne, il tailla en pièces les Teutoniques à Grunwald, mais cette victoire ne fut pas exploitée à fond. L’occasion fut manquée de débarrasser le nord du pays et la côte baltique d’un occupant qui, devenu plus tard l’État prussien, allait causer bien des tourments.


L’Union de Lublin, tableau de Jan Matejko

En 1569, à l’initiative de Sigismond II Auguste Jagellon, roi de Pologne et grand-duc de Lituanie, le traité appelé l’Union de Lublin concrétisa l’association des deux pays qui constitua la République des Deux Nations. Ce nouvel État, le plus étendu en Europe, reconnaissait un même souverain et une Diète commune, la Pologne et la Lituanie conservant chacune leur armée, leurs finances et leur législation.


La Pologne-Lituanie en 1582

Au début du XVIIe siècle, la Pologne-Lituanie montra sa puissance. Elle envahit la Russie et occupa Moscou de 1610 à 1612, le roi Sigismond III faisant couronner comme tsar son fils Ladislas.

Jan Sobieski

Dans les périodes mouvementées qu’il connut par la suite, le pays compta quelques souverains distingués. Jean II Casimir Vasa eut à affronter les pires difficultés : la révolte des cosaques, l’invasion suédoise et la guerre contre la Russie, avec en sus les trahisons des magnats. Il abdiqua en 1668 pour devenir à Paris abbé de Saint-Germain-des-Prés. Le 12 septembre 1683, Jean III Sobieski, à la tête de l’armée polonaise, força les Turcs à lever le siège de Vienne.

Cependant, la Rzeczpospolita polono-lituanienne ne put déployer ses atouts qui lui auraient permis de constituer un État florissant. Le mal qui mina ses forces, dont nous verrons ci-dessous les causes, la désarma devant les invasions suédoises, russes, turques et prussiennes.

Adam Mickiewicz

Sur le plan culturel, la symbiose entre les deux nations s’opéra sans difficultés. En raison du niveau de civilisation supérieur de la Pologne, la noblesse lituanienne, biélorusse et ukrainienne de cet État se polonisa. Le polonais s’imposa comme la langue de civilité, la langue lituanienne, essentiellement orale et qui n’était pas encore unifiée, n’étant utilisée que dans les milieux populaires. Aux XVIIIe et XIXe siècles, une bonne partie des personnages illustres, des écrivains comme Mickiewicz ou des héros comme Kosciusko, étaient des Lituaniens polonisés, qui se sentaient polonais, et furent même d’ardents patriotes polonais. Cette identification persista sous l’occupation étrangère ; la Lituanie suivit la Pologne lors des soulèvements, comme celui déclenché en 1863.

C’est à la fin du XIXe siècle que monta le nationalisme lituanien. Dans les territoires annexés par la Russie, le pouvoir tsariste favorisa ce mouvement identitaire pour détacher la Lituanie de la Pologne, dans une vision à courte vue, car s’il s’agissait pour les Lituaniens d’affirmer leur identité, ce n’était pas non plus pour se russifier. Après la Première Guerre mondiale, quand la Pologne et la Lituanie regagnèrent leur indépendance, les conflits opposèrent les deux pays sur des questions territoriales.

De nos jours, alors que du côté polonais subsiste la nostalgie de cet âge d’or coïncidant avec l’union des deux nations, côté lituanien, c’est un sentiment de frustration qui domine. Les Lituaniens accusent les Polonais de les avoir dominés et d’avoir accaparé leur passé glorieux, comme dans les cartes des livres d’histoire qui affichent le nom de Pologne au lieu de Pologne-Lituanie. Ils renationalisent les Lituaniens polonisés les plus illustres, comme Mickiewicz, renommé Mickevičius.

Les causes de l’instabilité politique

Magnat polonais

Aux XVIIe et XVIIIe siècles, au moment où plusieurs monarchies d’Europe renforçaient leur centralisation au détriment du système féodal, la Pologne-Lituanie non seulement ne fut pas en état de prendre ce tournant, mais elle suivit la direction opposée : la féodalité ne cessa d’accroitre son pouvoir jusqu’à aboutir à une situation absurde.

Les monarchies d’Europe dites absolues, à l’instar de celle de la France, ont pu raffermir leur pouvoir face à la noblesse féodale en s’appuyant sur le contre-pouvoir que constituait une bourgeoisie montante. Ce contrepoids leur permit de contrecarrer une noblesse frondeuse en forgeant un appareil d’État servi par des cadres issus de cette bourgeoisie, trop heureux de bénéficier de cette voie d’ascension sociale.

La monarchie polonaise ne put compter sur un atout de cet ordre. La situation géographique de la Pologne ne favorisait pas l’essor d’une classe bourgeoise, lié à l’accumulation du capital. Les rois polonais éclairés appuyèrent l’installation de commerçants juifs et allemands pour constituer en partie une bourgeoisie marchande, mais cela ne suffit pas à créer les conditions de la richesse. Ce n’est pas l’agriculture, dont les revenus étaient accaparés par la noblesse féodale, qui pouvait amasser le capital, mais le commerce, en particulier le commerce maritime.

À compter du XVIIe siècle, avec l’essor en Europe de l’ouest des échanges par voie maritime, le trafic par voie terrestre perdit beaucoup de son importance. Dans la situation propre à l’Europe centrale et orientale, il ne pouvait générer des profits conséquents. Les Teutoniques s’étant emparés de la façade maritime sur la Baltique et de plusieurs ports, la Pologne ne devint pas une puissance navigante. Une classe bourgeoise marchande ne put se développer et s’imposer face à une noblesse féodale de plus en plus crispée sur ses prérogatives.

Noble polonais du XVIIe siècle

Quand Sigismond II Auguste, roi de Pologne et grand-duc de Lituanie, mourut en 1572 sans héritier, les magnats profitèrent de l’absence de support social au pouvoir royal. Les clans nobiliaires, ne pouvant s’accorder – ou plutôt, refusant de s’accorder – en faveur d’un souverain dynastique, instaurèrent une monarchie élective non héréditaire, avec obligation imposée au roi, avant toute décision, de recueillir l’accord de la Diète, où ne siégeait que la noblesse, la szlachta.

Le résultat, ce fut un État constitué de façon la plus incongrue : c’était à la fois une monarchie, une république parlementaire et un État féodal. Il s’intitulait république et avait un roi, élu par ses pairs pour être leur serviteur, et à qui on refusait de plus en plus d’obéir. Les nobles, tout en accablant leurs sujets de l’oppression la plus odieuse, ne songeaient qu’à défendre leurs libertés. À chaque élection d’un nouveau roi, le candidat, pour prix de leurs suffrages, devait consentir à leur céder une nouvelle part de ses pouvoirs. Quant à la Diète, elle ressemblait moins à une chambre délibérative qu’à une arène de gladiateurs.

En 1652, la Diète imposa le principe du liberum veto, selon lequel toute décision, y compris l’élection du roi, exigeait un vote à l’unanimité. Le véto d’un seul noble suffisait à bloquer les discussions les plus importantes. Cette disposition acheva de réduire à l’impuissance cette république nobiliaire, que les puissances étrangères n’eurent aucun mal à suborner en achetant les votes à la Diète, le roi élu étant presque toujours l’un de leurs candidats. Les querelles internes et une monarchie de plus en plus fragilisée ne pouvaient que plonger dans l’anarchie un pays dont l’existence ne tenait qu’au bon vouloir d’une noblesse féodale pléthorique. Les guerres contre la Suède, la Russie, les cosaques ukrainiens et la Prusse aboutirent à la perte de territoires importants et à la ruine.

Le déclin et le partage de la Pologne

La Pologne-Lituanie en 1772

L’oppression des magnats sur une population de serfs privés de droits civils mina les forces vitales du pays. Elle provoqua également des insurrections. En 1648, les Cosaques zaporogues, sous la conduite de Khmelnytsky, se révoltèrent contre les nobles polonais. On sait l’erreur lourde de conséquences que commit Khmelnytsky en se liant à l’Empire russe, moins puissant à l’époque que les voisins polonais et turc. En choisissant le tsar comme suzerain, les Zaporogues ukrainiens, tout en comptant sur sa protection, entendaient conserver leurs libertés, alors que le pouvoir autocratique russe ne voyait pas cette union comme une simple alliance militaire, mais comme une annexion. De fait, en un siècle, l’Ukraine fut absorbée. La Pologne se vit alors exposée sur son flanc est à l’incessante menace russe.

Son instabilité mena la Pologne-Lituanie au déclin et à une ruine d’autant plus assurée que, dans sa position géostratégique périlleuse, le moindre affaiblissement de la direction politique exposait le pays aux convoitises et à la mainmise de l’étranger. La Prusse, l’Autriche et la Russie, au-delà de leurs rivalités, vont s’entendre entre prédateurs pour dépecer leur proie lors de trois partages successifs.

Tadeusz Kosciuszko

Une première partition eut lieu en 1772. Un sursaut national amena la Diète, grâce à une majorité réformatrice, à proclamer la Constitution du 3 mai 1791 – la seconde constitution au monde – qui, entre autres mesures, abolissait les privilèges de l’oligarchie. Cet acte novateur, libéral sans être révolutionnaire, fut perçu comme une menace pour les monarchies voisines, déjà en prise avec la Révolution française. Une ligue de grands magnats polonais hostiles à la constitution de 1791, la confédération de Targowica, ne répugna pas à trahir en demandant l’aide de l’empire russe. La Russie et la Prusse commirent alors un deuxième partage en 1793. Le soulèvement populaire mené ensuite par Kosciuszko servit de prétexte, sous couvert de guerre antirévolutionnaire, au troisième partage en 1795, à l’issue duquel la Pologne perdit toute existence politique et disparut de la carte.

Cet acte de scélératesse internationale que Marx qualifia de « crime historique », outre la réprobation morale qu’il méritait, fut un non-sens politique. Si l’un des souverains prussien ou autrichien avait eu un minimum de sagacité, il se serait gardé de céder à la rapacité, inspirée par la Russie, en se partageant la Pologne entre complices. Si l’un d’eux voulait conquérir le pays, c’est dans son entier qu’il aurait dû l’absorber tout en préservant son existence politique, en changeant juste sa constitution et en y méritant le titre de roi. À l’époque, la chose aurait peut-être été envisageable en gagnant la gratitude du peuple, qu’il aurait suffi d’affranchir de sa servitude vis-à-vis d’une noblesse égoïste.

Au lieu d’agir avec discernement, Frédéric de Prusse se laissa entrainer par la Russie, au bénéfice principal de cette dernière. Marie-Thérèse d’Autriche, elle-même longtemps opposée à ce partage dont elle prévoyait les conséquences, finit par suivre le mouvement. La Prusse devint une satrapie inféodée à l’Empire russe, tandis que l’Autriche allait désormais vivre sous la menace directe de la Russie, consécutive à l’avancée de cette puissance vers l’ouest de l’Europe.

La domination étrangère raviva l’esprit national polonais. La Russie, en dépit de ses prétentions à réunir les « frères slaves » sous sa coupe, échoua à assimiler sa voisine, trop différente d’elle par son identité historique, culturelle et religieuse. Entre soulèvements armés et résistance larvée, cette nation rebelle à toute absorption préserva son existence virtuelle.

La tromperie de Napoléon

Dąbrowski, le chef des légions polonaises

Bonaparte, premier consul en France, favorisa la formation des légions polonaises pour servir ses guerres et ses ambitions. Contre promesse de faire renaître leur pays, il obtint la fidélité de ces hommes qui combattirent et périrent dans ses rangs par milliers. En temps de paix, il disposa d’eux comme de sa propriété. En 1802, une partie des légions polonaises fut contrainte, à Gênes et à Livourne, d’embarquer vers Saint-Domingue pour aller se faire tuer dans cette couteuse expédition contre les esclaves révoltés, qui n’aboutit qu’à un échec.

Devenu empereur, cet autocrate continua à se servir des légions polonaises, dont les qualités guerrières étaient avérées, que ce soit contre les Prussiens, contre les Russes, ou dans sa guerre en Espagne.

Le grand-duché de Varsovie en 1809

En 1807, Napoléon restaura un semblant de Pologne, le grand-duché de Varsovie, constitué par les territoires ravis par la Prusse en 1793 et en 1795, augmentés deux ans plus tard d’une partie de la Galicie reprise à l’Autriche ; mais ce pseudo geste fut, comme toujours, intéressé. Bonaparte ne fit rien d’autre pour les Polonais, qui soutinrent ses campagnes militaires. Il disposa de la Pologne soi-disant rétablie comme un pays conquis, comme un avant-poste militaire et comme sa propriété.

Après avoir vaincu la Russie à Friedland, Napoléon compta sur l’alliance russe pour garantir sa position en Europe. Pour ne pas déplaire au tsar, il attribua au roi de Saxe le grand-duché de Varsovie, qu’il s’interdit d’appeler « Pologne ». Ces trahisons répétées furent fatales à cet autocrate à la vue basse. Au moment où il s’aventura en Russie sans voir dans quel guêpier il s’enfonçait, les Polonais, mieux avertis, lui conseillèrent de s’arrêter sur la Dvina et sur Dniepr, de restaurer la Pologne et d’y attendre l’attaque russe ; Napoléon, trop borné, rejeta cette option pour ne pas fâcher le tsar, avec qui il espérait négocier. Marx soulignera plus tard son erreur : même après sa déroute en Russie, sur une Pologne restaurée, il aurait pu refaire ses forces face à l’armée russe.

La déroute de Napoléon en 1812 et 1813 mit fin à cette illusion de souveraineté des Polonais. Leur pays disparut à nouveau, politiquement du moins, pour plus d’un siècle.

Une nation sans État

Tout au long du XIXe siècle, la Pologne resta une nation sans État, écartelée entre la Russie, la Prusse (puis l’Allemagne), et l’Autriche. Ce siècle fut émaillé d’insurrections nationales, que l’Europe libérale soutint moralement.

La Bataille d’Ostroleka 1831, tableau de Juliusz Kossak

En 1815, le congrès de Vienne institua le royaume de Pologne dont le tsar de Russie était le roi. Lors de l’insurrection de 1830, les Polonais chassèrent les autorités russes et, en janvier 1831, proclamèrent leur indépendance. Ils parvinrent à tenir plusieurs mois, mais ne purent empêcher les troupes du tsar, revenues en force, d’écraser la rébellion et de rétablir un joug de fer. La Pologne perdit toute autonomie. La Russie supprima la Constitution, la Diète et les libertés civiles, et russifia les institutions. Les élites intellectuelles durent s’exiler pour échapper aux persécutions.

D’autres insurrections eurent lieu en 1846, en 1848, en 1861 et surtout en 1863, mais elles demeurèrent sans lendemain. Par la suite, le pouvoir tsariste intensifia son programme de russification en imposant le russe à l’école et en restreignant l’usage du polonais.

En dépit d’une politique de russification ou de germanisation forcée, dont les Polonais firent l’objet dans les partitions russe et prussienne, la langue polonaise survécut, bien que son usage fût interdit dans les écoles et les administration. L’Église catholique, si elle n’appelait pas à l’insurrection armée, s’employa à entretenir le sentiment national et ses aspirations identitaires.

Frédéric Chopin

La disparition de la Pologne en tant qu’État, entre 1795 et 1918, eut pour contrecoup de stimuler sa vitalité culturelle, la culture étant devenue un enjeu vital pour affermir son identité. Durant cette période, un sursaut d’inspiration de sa vie littéraire contribua à façonner son imaginaire national, quitte pour plusieurs écrivains et artistes à devoir s’exiler. La musique d’une beauté mélancolique de Chopin, les poètes romantiques comme Mickiewicz, Norwid, Slowacki et Krasiński, les écrivains qui illustrèrent la littérature nationale comme Sienkiewicz, Prus, Raymont et Eliza Orzeschkowa, assumèrent un rôle qui ne se borna pas à l’art et à la poésie.

En ces temps d’épreuves et de malheurs, l’idée nationale polonaise, alors dépourvue de velléités impérialistes, ne se cantonna pas à l’ordre politique. Le patriotisme, en sus d’être porteur d’aspirations romantiques à la démocratie et à la liberté, apparut comme une vertu morale propre à élever les âmes au-dessus de l’égoïsme individuel, allant jusqu’à lui attribuer une vision messianique. L’exaltation d’un tel sentiment peut conduire jusqu’au sacrifice extrême. Dans leurs soulèvements de 1830, de 1848 et de 1863, comme durant l’insurrection de Varsovie en 1944, les insurgés polonais ont plus d’une fois soutenu, avec un héroïsme quasi suicidaire, une lutte inégale contre un occupant surpuissant.

L’indépendance regagnée

La Pologne de 1921 à 1939

Après la Première Guerre mondiale, à peine la Pologne retrouva-t-elle son indépendance que dès le début de 1919, elle dut livrer bataille contre la Russie bolchevique. Après avoir frôlé le désastre, les troupes polonaises forcèrent en 1921 l’armée soviétique à reculer et à conclure la paix de Riga. Les conquêtes territoriales à l’est reconnues par ce traité, appelées les Kresy, les « confins », ravivèrent le souvenir de la Pologne-Lituanie, en dépit des problèmes que causa l’intégration de populations non polonaises, lituaniennes, biélorusses et ukrainiennes.


Józef Piłsudski

Le général victorieux de cette guerre, Piłsudski, devenu de facto le dirigeant de la Pologne en 1926, orienta la Deuxième République vers un régime autoritaire, en dépit du maintien d’élections libres. L’expérience de l’histoire et le souvenir de l’ancienne anarchie politique le persuadèrent que seul un pouvoir fort pourrait préserver le pays des menaces de ses voisins, l’Allemagne et l’URSS.

En politique étrangère, Piłsudski, qui anticipait la future guerre européenne, proposa de constituer une fédération qui regrouperait les nouveaux États indépendants, dont la Pologne et la Lituanie, ainsi que des républiques détachées de l’URSS, la Biélorussie et l’Ukraine, dans une entité qui aurait été appelée Fédération Międzymorze, « Entre les mers », car elle se serait étendue de la Baltique à la mer Noire, en attendant de l’élargir à d’autres États européens. Si cette idée s’était concrétisée, l’Allemagne et l’URSS n’auraient pas eu les mains libres en Europe, qui n’aurait sans doute pas subi la Deuxième Guerre mondiale. Mais les États concernés, par crainte de perdre leur indépendance et leur souveraineté toutes récentes, refusèrent cette proposition dans laquelle ils voyaient une volonté polonaise d’hégémonie. La suite de l’histoire a montré comment l’Allemagne et l’URSS ménagèrent leur sacro-sainte souveraineté nationale.

Après la mort de Piłsudski, en 1935, le gouvernement polonais, dans une quasi-inconscience, se laissa duper par Hitler, dont il finit par devenir la proie en septembre 1939.

La Seconde Guerre mondiale

1939, invasion de la Pologne

Le 1er septembre 1939, l’Allemagne nazie, après avoir signé un pacte de complicité avec l’URSS, envahit la Pologne. Le 17 septembre, les troupes soviétiques s’emparèrent de l’est du pays. La Pologne, pour la quatrième fois dans son histoire, disparut en tant qu’État.

La France, qui avait abandonné la Tchécoslovaquie à Munich, fut à nouveau critiquée pour sa passivité, bien qu’ayant déclaré la guerre à l’Allemagne ; mais que pouvait-on espérer d’un pays qui, l’année suivante, ne sut pas se défendre lui-même ?

Les occupants se rendirent coupables d’exactions. Une politique d’extermination des élites, intellectuels, officiers, membres du clergé, du corps enseignant… fut exercée tant dans les deux zones d’occupation, allemande que soviétique. Côté ouest, les nazis plongèrent le pays dans une terreur meurtrière. Côté est, des milliers de Polonais furent déportés en Sibérie. Le NKVD assassina à Katyn des milliers d’officiers prisonniers.

Soldats polonais en France en 1940

À l’extérieur, les armées polonaises continuèrent la lutte sur plusieurs fronts, en France en 1940, puis en Angleterre dans le ciel, en Afrique du Nord, en Italie, et en Normandie jusqu’en Allemagne. Dès 1941, elles constituaient par leurs effectifs la 4e armée alliée, aux côtés des Soviétiques, des Américains et des Britanniques.

À l’intérieur, la résistance menée par l’Armia Krajowa instaura un véritable État clandestin avec son gouvernement, sa justice, son administration et son réseau d’enseignement secret.


À la fin de la guerre, en 1945, six millions de Polonais, dont trois millions de Juifs, avaient été tués.

La Pologne fut déplacée de plus de 200 km vers l’Ouest ; elle laissait des territoires à l’URSS à l’Est et obtint d’autres terres aux dépens de l’Allemagne, avec un large littéral sur la Baltique. La Prusse orientale, qui avait causé tant de problèmes, disparut de la carte.

Ce glissement vers l’Ouest, qui fut suivi d’un transfert de populations, eut pour effet de mettre fin, non sans nostalgie, aux aspirations vers les « confins » à l’Est. En retour, il repositionna la Pologne au centre de l’Europe et ancra le pays vers l’Occident, porteur de promesses de développement plus tangibles. Cette aspiration n’attendra que la fin du régime communiste pour aboutir.

La chape de plomb communiste

Varsovie en 1945

Quand l’Europe occidentale fêtait sa libération du nazisme, la Pologne, comme d’autres pays d’Europe centrale, tomba sans transition sous une autre occupation, celle de l’armée soviétique, assortie de l’imposition d’une dictature à parti unique. Dans les premières années du régime, la reconstruction du pays mobilisa les énergies. Varsovie, presque entièrement détruite après l’insurrection de 1944, fut rebâtie en une génération, avec ses monuments historiques.

Néanmoins, le pouvoir politique imposé par la tutelle soviétique resta dépourvu de légitimité morale. Ses discours aux promesses millénaristes, qui couvraient mal le mensonge et le cynisme, eurent très peu d’emprise dans l’opinion. L’idéologie officielle ne prétendait d’ailleurs pas convaincre les intelligences ; sa finalité était avant tout de servir de caution et de critère aux opportunistes qui adhéraient au régime pour les avantages qu’offraient ce ralliement.

La direction soviétique, instruite par l’Histoire, se souvint sans doute comment la Russie avait exploité les divisions politiques en Pologne-Lituanie. La concurrence et les rivalités entre factions internes au régime ne furent donc pas prohibées, bien au contraire ; elles permettaient de maintenir le clan au pouvoir sous une pression permanente. En même temps, la crédibilité du régime exigeait qu’il donne l’apparence d’un bloc monolithe homogène. Les factions concurrentes purent s’affronter en coulisses sous la condition irréfragable d’afficher un consensus de façade, marqué par une adhésion formelle à l’idéologie officielle.

Le cardinal Wyszynski

Dans ses premiers temps, le régime communiste entra en conflit ouvert avec l’Église catholique. Le cardinal Stefan Wyszynski, primat de Pologne, qui s’opposait à ses empiètements fut incarcéré. Cependant, à la différence du pouvoir soviétique qui était parvenu à domestiquer l’Église orthodoxe russe, la direction polonaise renonça à assujettir l’institution ecclésiastique et dut accepter une cohabitation. Chaque fois que survenait une crise sociale, même quand l’état de guerre fut déclenché en 1981, le pouvoir continua à négocier par le biais de l’Église, qui se trouva plus que jamais à jouer un rôle officieux, et néanmoins essentiel, de médiateur.

Durant quarante-cinq ans, la société civile polonaise, artistes, intellectuels, étudiants et ouvriers, résista au nouvel impérialisme russe, ne cessant d’exiger une plus grande liberté. Pour prendre l’exemple du cinéma, alors que le régime communiste vouait cet art à produire des films de propagande, l’école de Łódź, en dépit des pressions qu’elle subit, parvint à préserver sa vocation culturelle et sa relative autonomie, ce qui lui permit de former des talents de renommée internationale comme Wajda, Polanski, Kieślowski, Żuławski, Skolimowski et Zanussi.

Bien qu’une chape de plomb ait pesé sur la Pologne, elle ne parut pas aussi étouffante que dans d’autres pays du bloc soviétique, comme en RDA, en Tchécoslovaquie, en Roumanie ou en URSS ; une atmosphère de liberté relative s’y laissait encore respirer.

La rébellion de la société polonaise

La société polonaise, asservie à Moscou mais non résignée, connut plusieurs ébranlements. En 1956, une grève tournant aux manifestations massives secoua la poigne de fer du régime, obligeant les Soviétiques à accepter l’arrivée au pouvoir d’un dirigeant réputé libéral, Gomulka ; mais à peine installé, ce dernier mit fin à cette relative libéralisation.

L’opposition, même réprimée, ne désarma pas. Au printemps 1968, le mécontentement populaire agita le pays, notamment dans les universités. Dans les années 1970 et 1980, de violentes révoltes éclatèrent. En 1970, les manifestations des ouvriers, surtout ceux des ports de Gdansk, Gdynia et Szczecin, tournèrent à l’émeute, dont la répression causa de nombreux morts. En 1976, c’est à Ursus, dans la banlieue de Varsovie, et à Radom, où des milliers d’ouvriers attaquèrent et incendièrent le siège du Parti, que le mouvement se montra le plus dur.

Ces évènements de 1976 ne restèrent pas sans lendemain. Des militants courageux, comme Jacek Kuron, Adam Michnik et d’autres, réagirent en créant le KOR, le Comité de défense des ouvriers, qui venaient en soutien des ouvriers victimes de la répression. Pour la première fois, cet organisme opéra la convergence entre les différents milieux sociaux. Ses membres étaient issus de divers horizons : s’y retrouvèrent des d’anciens membres du POUP, des intellectuels catholiques et laïques, d’anciens militants socialistes d’avant-guerre, d’anciens combattants de la résistance nationaliste, des ouvriers, des écrivains et artistes… Ces militants courageux payèrent de leur personne et sacrifièrent leur réussite sociale personnelle, mais leurs efforts allaient bientôt porter leurs fruits dans un mouvement social d’une ampleur considérable.

En octobre 1978, le régime autant que la société civile ressentirent l’onde de choc que produisit l’élection de l’archevêque de Cracovie, Karol Wojtyła, devenu pape sous le nom de Jean-Paul II. Sans surprise, la montée en puissance de l’opposition s’en trouva encouragée. En août 1980, les grèves déclenchées aux chantiers navals de Gdansk, et qui s’étendirent à l’ensemble du pays, débouchèrent sur la création d’un syndicat libre, Solidarność, reconnu par le pouvoir communiste à la suite des accords de Gdansk. Toute la société polonaise, ouvriers et intellectuels réformateurs, se retrouva dans ce mouvement qui compta plusieurs millions de membres.

13 décembre 1981, l’état de siège

La rébellion de la société polonaise, relayée par le syndicat Solidarność et appuyée sur la foi catholique, remit en cause l’ordre soviétique qui, en ce temps-là, paraissait indéboulonnable. La direction soviétique envisagea l’intervention militaire, comme elle l’avait fait avec d’autres pays de « son » bloc lorsqu’ils s’étaient rebellés, mais la propension qu’avaient montrée les Polonais dans leur histoire à s’insurger sans ménager leur sang la fit hésiter.

Le chef du KGB, Andropov, fit alors prévaloir sa solution : un putsch en interne, quitte à ce que l’URSS intervienne directement en cas d’échec. Un général ambitieux, Jaruzelski, joua la comédie du dirigeant libéral avant d’imposer, par surprise, la loi martiale. La société polonaise, consciente que l’autre alternative serait l’intervention de l’armée soviétique qui, en ce temps-là, ne plaisantait pas, ne s’insurgea pas avec violence, mais ne se soumit pas non plus. Le syndicat Solidarność, interdit, passa dans la clandestinité.

En dépit de l’état de guerre imposé sous la férule de Moscou, le pouvoir polonais ne réussit ni à éradiquer ni à juguler la fronde de la société ; les grèves et les manifestations s’amplifièrent d’année en année. La persévérance de l’opposition polonaise finit par sonner le glas du bloc soviétique en Europe de l’Est.

Avant la chute du mur de Berlin, la Pologne fut le premier pays du pacte de Varsovie à faire tomber la dictature communiste. Après la reprise de l’agitation en 1988, le relâchement de la tutelle soviétique sous Gorbatchev obligea le pouvoir polonais à tenir en 1989 des « Tables rondes » avec les représentants de Solidarność relégalisé. Lors des élections partiellement libres au Sénat et à la Diète, convenues lors de ces négociations, les candidats de l’opposition remportèrent la quasi-totalité des sièges que l’accord leur permettait de briguer. Le dernier gouvernement communiste de Pologne dut céder la place. Le combat séculaire de la Pologne pour arracher sa liberté venait de triompher.

Une vitalité inépuisable

Ce qui ressort des moments tragiques qu’a traversés la Pologne, c’est la vigueur avec laquelle elle a préservé son identité ; même quand elle n’a pu empêcher ses ennemis de la déposséder de son existence politique, sa résistance morale fit qu’aucune domination étrangère n’a réussi à la subjuguer. Occupée et martyrisée, elle s’insurge et se relève avec une prodigieuse résilience. Sa vie intellectuelle et artistique, loin d’en sortir diminuée, y trouve un nouveau stimulant.

Plusieurs décennies de pesanteur glauque du communisme à la soviétique n’ont pas épuisé la vitalité de la Pologne. Sitôt libérée de cette ankylose, il lui a suffi de quelques années, voire de quelques mois, pour remporter de rapides succès économiques et afficher un fort taux de croissance, en assimilant des technologies et des modes de fonctionnement en rupture radicale avec un passé récent. Le pays a vécu ces derniers temps des transformations spectaculaires. Dès les années 2010, son économie s’affirma comme l’une des plus dynamiques d’Europe.

Varsovie, vue actuelle

La vigueur d’une nation se manifeste par ses facultés d’adaptation, dans sa disponibilité à s’ouvrir vers l’extérieur, à s’instruire à son contact et à assimiler les choses nouvelles. Elle transparait également dans sa résistance aux revers de l’histoire, Depuis le début de la guerre en Ukraine, en dépit d’un passé difficile marqué par des tensions entre les deux peuples, les Polonais, qui n’ont pas oublié l’invasion et l’occupation russe, furent les premiers à assurer à l’Ukraine un soutien entier et courageux, montrant ainsi que les temps avaient changé.

Ces observations pointent du doigt une interrogation que les sciences humaines, à leur état actuel, se montrent incapables d’expliquer. Comment un pays si souvent ravagé, dont les élites furent plusieurs fois éradiquées, et que des vagues d’émigrations ont dépouillé de tant d’éléments de valeur, non seulement ne soit pas vidé de ses forces vitales, mais continue à se revigorer, à donner naissance à des esprits créateurs, entreprenants et innovants ?

Les partisans de la « théorie du climat » avanceront que les habitants des contrées exposées aux contrastes climatiques et aux aléas de la nature héritent d’une forte capacité d’adaptation, mais une telle explication demeure partielle. De même que la question inverse, la cause du déclin des civilisations, reste encore sans réponse satisfaisante, la vitalité d’un pays et sa capacité de renaissance doivent dépendre de facteurs agissant dans l’ordre invisible, qui échappent au niveau actuel de nos connaissances.

Les défis actuels et leur signification

À l’issue de la victoire qu’a remportée la Pologne dans son combat séculaire pour la liberté, une question se pose : dans quelle direction cette nation va-t-elle orienter la formidable énergie dont elle a fait preuve en tenant tête à l’empire soviétique ?

L’histoire de la Pologne s’avère particulièrement intéressante pour illustrer les notions philosophiques exposées par Fabre d’Olivet sur le Destin et la Volonté humaine. La Volonté humaine a remporté un franc succès contre le Destin qu’incarnait l’ordre soviétique, et ce grâce à l’unité d’action qu’elle sut préserver dans les derniers temps de sa lutte contre l’ennemi commun. Cependant, comme le précise Fabre d’Olivet, il est dans la nature de la Volonté humaine de se diviser contre elle-même, ce qui ne manqua pas d’arriver sitôt après sa victoire.

Des dissentions actuelles opposent entre autres les modernistes, qui perçoivent l’adhésion à l’Union Européenne et au mode de vie occidental comme une promesse d’accomplissement, et les conservateurs ou les nostalgiques qui y voient une menace pour l’identité du pays, pour le lien avec ses racines et la préservation de ses valeurs.


La Volonté humaine est irrésistible et peut tout obtenir aussi longtemps qu’elle reste unie, chose qui ne peut se réaliser que si l’une des deux conditions est remplie. La première, c’est qu’elle tombe sous la coupe d’un homme fatidique qui l’entraine dans son mouvement. Il va de soi que la perspective de retomber sous la main de fer d’un dictateur, comme dans le cas de la Russie avec Poutine, n’apparait guère aguichante aux Polonais sortis d’un régime autoritaire, et moins disposés que les Russes à faire bon marché de leur liberté.

L’autre option est que la Volonté humaine suive l’inspiration unifiante de lAutorité sociale, lorsque celle-ci existe. En Pologne, l’Église catholique, que le régime communiste renonça à inféoder, tint ce rôle de catalyseur durant les années de résistance en raison de son prestige, y compris parmi les non-croyants. Avec la chute du pouvoir politique coercitif, il sembla que l’Église deviendrait plus puissante que jamais, mais son audience résista mal aux changements survenus depuis lors dans la société. Sa rigidité, voire sa crispation sur ses positions conservatrices, que dénoncent les agnostiques mais aussi de nombreux croyants, induisit une chute de son influence.

Une autorité intellectuelle ou sociale, ainsi que l’a définie Saint-Yves d’Alveydre, ne doit ni être confondue avec le pouvoir politique ni dépendre de lui. Elle s’impose uniquement par son ascendant moral et par le respect qu’elle inspire. La constitution d’une authentique autorité sociale, apte à guider les intelligences, inclut les instances religieuses mais ne se limite pas à cette composante ; elle s’étend à tout ce qui a trait au savoir, à toutes les professions de l’éducation, de l’enseignement et de la recherche.

Lorsqu’une telle instance sociale sera constituée, son rayonnement moral opérera comme un véritable catalyseur des volontés et des énergies. C’est à cette condition que le potentiel encore inaccompli d’une nation comme la Pologne offrirait réellement au monde le spectacle d’une brillante création animée par un formidable dynamisme.

Napoléon Bonaparte : un vaste gâchis

L’histoire de Napoléon Bonaparte est celle d’un opportuniste devenu, à la faveur de circonstances bien exploitées, l’autocrate de la France, qu’il gouverna avec une main de fer avant de la laisser exsangue, ruinée et réduite à une taille plus petite que celle où il l’avait trouvée.

Ses partisans objectent, à sa décharge, qu’il n’a pas voulu la plupart des guerres que ses ennemis lui ont imposées. Ses méfaits n’excusent certes pas ceux des dirigeants anglais, russes, prussiens et autrichiens ; mais en admettant que ses actes n’aient pas été plus condamnables que ceux de ses rivaux, ils eurent précisément le tort de leur être identiques. Si Napoléon mérite des critiques plus amères, c’est parce que la position qu’il occupait l’appelait à accomplir une mission bien plus haute.

Bonaparte étonnait par la vivacité de ses capacités psychiques et mentales, comme sa puissance de travail, son coup d’œil et à sa capacité à prendre des décisions rapides, mais les facultés les plus élevées de l’intelligence lui manquaient. Cet homme fatidique se crut assez puissant pour se rendre maître de la Volonté humaine, mais il ne comprit pas la nature du mouvement dont il s’était emparé. Il ne fut qu’un dictateur militaire qui s’illusionna sur son propre compte. Son pouvoir n’était entier que là où ses armées pouvaient s’imposer ; partout où elles ne pouvaient pas entrer, il fut presque insignifiant.

Le début de carrière de Bonaparte

Les circonstances permirent à ce jeune officier un avancement exceptionnel : sous-lieutenant à 16 ans en 1785, il passe lieutenant en 1791, capitaine en 1792, commandant en 1793 juste avant de reprendre Toulon aux Anglais, ce qui le propulse général de brigade en 1794. Le génie militaire habitait également d’autres généraux de la révolution, comme Hoche, Moreau ou Kléber, mais Bonaparte possédait cet « avantage » de n’être entravé par aucun scrupule.


Ses ambitions politiques, Bonaparte commence à les manifester dans son ile natale, la Corse – récemment conquise par la France -, en tant que nationaliste corse furieusement anti-français. Il tente de supplanter sournoisement le leader indépendantiste, Paoli, mais comme ce dernier n’entend pas se laisser déborder par ce petit arriviste, Bonaparte devra renoncer à faire de la Corse sa principauté personnelle. Sa famille doit fuir l’ile et se réfugier sur le continent.

Après ce revers, il tourne aussitôt sa veste. En 1793, il se travestit en Français patriote, révolutionnaire pro-jacobin et robespierriste. Après la chute de Robespierre, il cherche d’autres voies d’ascension. Les Thermidoriens, qui l’ont repéré comme « l’intrigue et la fourberie personnifiées », l’affectent en Vendée, mais comme il ne voit aucune gloire à récolter dans cette guerre civile, il obtient un congé maladie. L’Empire turc fait appel à des instructeurs français ; il se porte candidat pour ce qu’il voit comme une opportunité de carrière, mais l’affaire n’aboutit pas.

La Convention thermidorienne doit faire face au soulèvement des royalistes. Barras, qui tient dans ses mains les destinées de la France, lui confie la répression de leur émeute du 13 vendémiaire 1795 à Paris. Jusqu’au dernier moment, Bonaparte hésite sur le parti à prendre. Il songe à rallier les émeutiers, mais finit par choisir de les canonner, avec profit car, au lendemain de cette mitraillade, Barras le fait commandant de l’Armée de l’Intérieur.

Le Directoire, qui succède à la Convention, planifie de jeter en Italie une diversion à l’offensive principale prévue sur le Rhin. En mars 1796, Bonaparte est nommé général en chef de l’armée d’Italie ; excellente occasion pour lui, tout en assurant sa renommée, de faire main-basse sur les trésors que recèle l’Italie du Nord.

Signature du traité de Campo Formio

Après avoir vaincu l’Autriche, il n’entend pas limiter ses ambitions à un rôle subalterne ; il s’autorise à négocier et à signer le traité de Campo Formio. Le Directoire, plus clairvoyant que lui, lui ordonne de maintenir l’indépendance de Venise, car céder Venise à l’Autriche, ce serait traiter en vaincu ; mais Bonaparte, qui considère l’Italie du Nord comme sa possession personnelle, n’en n’a cure. Il signe la paix de Campo Formio sans autorisation du gouvernement français ; mieux même : à l’encontre de ses instructions. Ce traité de Campo Formio, qui cautionne le brigandage international et la spoliation des territoires, ne remet nullement en cause le système de gouvernement monarchique, impérial et immoral de l’Europe, dans lequel ce futur despote ne vise déjà qu’à se faire admettre.

L’expédition d’Égypte

En 1798, sur les conseils de Talleyrand, le Directoire, afin d’éloigner cet ambitieux, le nomme chef de l’expédition d’Égypte. Bonaparte accepte volontiers cette aventure orientale, dans l’idée abandonner le Directoire à sa nullité, puis de revenir au moment propice, auréolé d’une nouvelle gloire militaire. Avec quarante mille hommes, il passe en Égypte, dont il fait l’inutile conquête. La marine anglaise coule sa flotte à Aboukir, le laissant prisonnier de sa possession.

Il pousse alors ses convoitises en Syrie pour se lancer, tel Alexandre, à la conquête de l’Orient. À Jaffa, comme il ne sait que faire de deux mille prisonniers turcs qu’il ne peut nourrir, il les fait exterminer, à l’arme blanche pour économiser les munitions. Ses futurs adversaires, apprenant cela, lutteront désormais jusqu’à la mort plutôt que de se rendre. La forteresse de Saint-Jean d’Acre, qui se dresse sur sa route, ne cèdera pas, malgré des assauts répétés qui causeront de lourdes pertes. Il doit renoncer à son rêve d’un empire d’Orient.

La campagne d’Égypte aura pour résultats de détacher de la France la Turquie, son alliée, qu’elle poussa vers Londres et Saint-Pétersbourg, de livrer la Méditerranée à l’Angleterre et l’Europe méridionale à l’influence russe, et de permettre à la coalition de se reformer entre l’Angleterre, la Russie, l’Autriche et Naples.

Pendant que Bonaparte mène sa guerre personnelle en Orient, ce qu’il avait prévu se produit en France. Tout s’y désorganise, le corps législatif s’en prend au Directoire, et le pays est envahi. Les troubles internes et la reprise de la guerre l’incitent à regagner Paris pour exploiter la situation. Il s’éclipse d’Égypte, abandonnant son armée à son sort, reprend la mer et reparaît en France en octobre 1799. Au lieu de devoir rendre des comptes pour avoir perdu une flotte et une armée sans aucun bénéfice, ses appuis politiques et une propagande bien montée lui vaudront d’être accueilli en héros.

Le coup de force du 18 Brumaire 1799

Un mois plus tard, son coup d’État militaire, déployé en novembre 1799 grâce à des complicités au sein même du Directoire – dont Barras, Sieyès et Talleyrand – met fin à la Convention thermidorienne. D’autres généraux, comme Moreau et Bernadotte, avaient été approchés avant lui, mais ils refusèrent de se prêter à un assassinat de la république. Des tels scrupules n’effleureront nullement Bonaparte.

Sitôt après son coup de force, Bonaparte s’installe en dictateur sous un simulacre républicain. « Au nom du peuple français », il instaure le Consulat avec trois consuls nommés pour dix ans, dont seul le Premier détient le pouvoir. Les deux autres qu’il se donne pour adjoints, ainsi que le sénat, le tribunat qui discute les lois, et le corps législatif qui les vote sans débattre, ne sont là que pour donner le change. La masse des travailleurs du quatrième état n’a droit ni au vote ni à la parole.

La Constitution de l’an VIII dote le Premier Consul de la plénitude de l’exécutif. Son pouvoir, il n’aura de cesse de l’accroitre par tous les moyens. Il centralise comme jamais l’administration et organise le pays comme une caserne. Par la Constitution civile du clergé, il adjoint à son service des prêtres fonctionnaires tenus dans sa main, bien utiles pour prêcher au peuple la résignation. Il réduit à treize le nombre de journaux autorisés ; en 1803, il ramènera leur nombre à huit, puis à quatre en 1811. Les prisons d’État, en revanche, prolifèrent. L’homme du 18 brumaire, au lieu de créer une forme gouvernementale appropriée pour déployer la force motrice de la Volonté populaire, assujettit celle-ci en l’étouffant sous son pouvoir personnel.

Le coup d’état du 18 Brumaire avait eu derrière lui la classe des nouveaux riches, celle des affairistes, des grands commerçants, manufacturiers et banquiers, qui s’élève depuis le XVIIIe siècle et réclame une nouvelle répartition du pouvoir. Dans l’immédiat, le nouveau régime s’emploie à satisfaire ses soutiens, les anciens et nouveaux riches. L’ordre qu’il dit restaurer assure aux employeurs un pouvoir discrétionnaire sur leurs ouvriers. Il favorise la création de la Banque dite « de France » pour donner le change et faire croire aux Français qu’elle est leur banque nationale, alors qu’il s’agit d’une institution privée, une association d’affairistes à laquelle il cède une prérogative gouvernementale : le droit exclusif de créer la monnaie. L’étatisme, poussé à outrance pour soumettre le pays et financer les guerres, devient indésirable lorsqu’il s’agit de privatiser les gros bénéfices !

Pour contenter l’oligarchie sucrière, à laquelle appartient son épouse Joséphine, il rétablit aux Antilles l’esclavage, que la Constituante avait aboli. La mesure ne pouvait que raviver la révolte des esclaves à Saint-Domingue. Bonaparte force une partie des légions polonaises, qui avaient une meilleure cause à défendre, à embarquer vers cette ile pour y trouver leur tombe, dans cette couteuse expédition qui s’achèvera sur un échec.

La comédie impériale

Devenu dictateur en France, Bonaparte n’aspire plus qu’à assurer sa place parmi les dynasties européennes. En décembre 1804, affublé d’un manteau impérial, il joue à Notre-Dame de Paris la comédie du sacre en coiffant la couronne et en se faisant bénir par le pape Pie VII. Il afflige ainsi la France et l’Europe d’une dynastie supplémentaire visant à l’hérédité.

Il transforme l’Église et les fonctions étatiques en domesticité. Il assoit les servitudes volontaires en instaurant une noblesse d’empire, ainsi que des livrées de postes honorifiques et de titres officiels, onéreux pour le budget de l’État ; en revanche, les décorations comme la légion d’honneur, ces hochets flatteurs pour les egos, ne lui coutent presque rien.

Cet autocrate rêve une chose impossible : restaurer l’empire de Charlemagne au XIXe siècle. À défaut, il veut s’imposer aux rois comme leur suzerain. Couronné empereur, il n’est au XIXe siècle qu’un imitateur monarchique cachant vainement, sous un ridicule archaïsme impérial, son usurpation de la Volonté populaire, qu’il a manipulée avant de l’étouffer. Dès lors, l’impérialisme anglais, dont le pouvoir repose sur des bases bien plus réelles, aura moins de mal à vaincre cette mascarade, ce fac-similé des césars romains ou de Charlemagne.

Alors qu’il était en mesure de transformer le système politique européen, Napoléon en pousse les vices à l’extrême en exerçant l’empire personnel. Il érige ses frères rois de Naples, de Hollande, de Westphalie ou d’Espagne, et distribue les principautés aux membres de sa famille et à ses généraux. Lui-même se couronne roi d’Italie et nomme vice-roi Eugène de Beauharnais.

Quand Charlemagne fonda son empire, il se garda bien d’y instituer des offices personnels et héréditaires ; la féodalité ne perça qu’avec la décadence du pouvoir carolingien. Napoléon, comme s’il voulait se créer des problèmes, institue la féodalité dans son propre empire. Il découpe six grands fiefs dans le royaume de Naples et de Sicile, donne à Murât la souveraineté héréditaire de Clèves et de Berg, à Berthier la principauté de Neufchâtel, à Talleyrand celle de Bénévent, à Bernadotte celle de Pontecorvo… Il distribue à ses généraux des provinces de Dalmatie et d’Italie, des fiefs transmissibles à leurs fils aînés. Il rétablit ainsi ce que Charlemagne avait toujours combattu, et ce que les rois nationaux avaient eu tant de peine à renverser : la féodalité, avec la propriété personnelle et héréditaire des divisions territoriales.

S’unir par mariages aux familles souveraines, non seulement lui-même, mais aussi ses frères, ses sœurs et ses généraux, telle fut sa politique de nobliau. Joseph, Jérôme, Louis, Murât et autres promus jouent à leur tour aux dynastes, mais comme leur empereur a fait d’eux des féodaux, ils se soucieront bien moins de son empire que de leur propre intérêt. L’arbitraire de Napoléon les exaspère autant que les autres souverains. Joseph songe en Espagne se liguer avec les Anglais, et à Naples, il faut un corps d’armée pour rappeler à Murât les droits de l’empire.

D’autres facteurs contribueront à fragiliser son pouvoir impérial. L’incapacité de Napoléon à déléguer réduira les capacités de ses subordonnés à prendre des initiatives. Ses généraux talentueux sont sous-employés, alors que la taille de ses armées et l’étendue des opérations militaires croissent trop vite pour qu’il puisse à lui seul les maîtriser. Et surtout, sa réussite qui conforte sa foi en sa bonne étoile, et la haute opinion qu’il a de lui-même, dissuadent de plus en plus cet autocrate d’entendre les conseils et les avis divergents. Comme Hitler plus tard, il imposera ses décisions indiscutées, dont certaines entraîneront de fatales conséquences.

Une politique internationale désastreuse

En politique internationale, Bonaparte entasse fautes sur fautes. Il en coûtera cher à cet arriviste d’avoir si mal connu le système intergouvernemental de l’Europe, qui finira par le renverser en dépit de ses nombreux succès militaires. En acceptant de jouer le jeu des dynastes européens, il tombera victime de leur perfidie. Premier consul puis empereur, bien que vainqueur par les armes, il sera dupé par la ruse diplomatique, avant d’être vaincu par la violence militaire des souverains coalisés, soudoyée par l’Angleterre.

La république française avait déjà failli à sa mission vis-à-vis des autres nations, avec lesquelles elle reproduisit les errements politiques des empereurs et des rois. Les républiques « sœurs » étaient pillées au point que le sentiment national s’y révoltait contre la politique de la France, aussi immorale que maladroite. Napoléon ne dévie pas de cette ligne. Il pressure pas seulement les pays assujettis, mais aussi ses alliés, comme l’Espagne, qu’il traite comme ses serviteurs. Les Polonais ne le préoccupent que lorsqu’il a besoin d’eux pour ses guerres ; après avoir battu les Prussiens et les Russes avec leur aide, et avoir consumé leurs légions en Espagne, il dispose de la Pologne, soi-disant restaurée, comme un pays conquis et sa propriété privée.

Les guerres, outre qu’elles servent à éblouir le peuple par la « gloire », ont pour autre avantage de remplir les caisses de l’État par le pillage des pays occupés, car toute guerre doit rapporter. Napoléon ne néglige pas son enrichissement personnel ; les sommes prélevées sur les indemnités imposées aux vaincus alimentent son Domaine Extraordinaire, laissé à son entière discrétion. Les articles secrets des traités lui réservent des millions.

Le blocus continental qu’il conçoit pour fermer à l’Angleterre le marché européen ruine les pays maritimes. Pour contraindre les récalcitrants, de nouvelles guerres en résulteront, autant d’occasions de pillages et de rentrées dans son Domaine Extraordinaire.

Ce parvenu couronné ne bat les dynastes sur les champs de bataille que pour se faire ensuite leur complice. Il négocie avec eux comme des chefs de brigands qui se partagent sans gêne le butin. Avec les empereurs d’Autriche et de Russie, il s’autorise à remanier les cartes, à répartir les territoires entre puissance sans qu’il soit question d’entendre les vœux des nationalités. Après ses victoires, il signe des traités dont il ne se doute pas de leur stérilité. Ses succès militaires ne laissent ses ennemis qu’à moitié désarmés, ne songeant qu’à leur revanche. Les coalitions, à peine vaincues, sont remises sur pied avec les subsides du cabinet anglais.

Après Austerlitz, le vainqueur, fidèle à son habitude de ménager les monarques, accède à la demande de l’empereur d’Autriche ; il signe des préliminaires de paix et laisse passer l’armée russe contre de promesse de François II qu’elle rentrera en Russie. Le tsar Alexandre répondra à cette naïveté en envoyant un courrier à Berlin pour monter la Prusse contre lui.

Napoléon et Alexandre après la paix de Tilsit (9 juillet 1807), tableau de Gioacchino Serangeli

Son traité d’alliance avec le tsar, qu’il a battu à Friedland, l’enlisera plus que jamais dans le piège diplomatique. Il se persuade que par de généreuses concessions, il achètera l’alliance et l’amitié d’Alexandre, sur laquelle il compte pour stabiliser sa position en Europe. Pour ne pas déplaire au tsar, il attribue le grand-duché de Varsovie au roi de Saxe, ce qui équivaut à une condamnation indirecte de la Pologne. Lors de l’entrevue d’Erfurt avec le tsar en 1808, Napoléon perdure dans ce système inique des spoliations territoriales. En échange de l’Espagne et du Portugal, que le tsar lui abandonne, il laisse le champ libre à son « allié » en Finlande, en Moldavie et en Valachie. Il le pousse à enlever la Finlande à la Suède. Pour ne pas rester en retard d’honnêtes procédés, la Suède prendra la Norvège au Danemark.

Son manque de clairvoyance empêche Napoléon de voir qu’une alliance avec le tsar ne peut pas tenir la route. Depuis un siècle, la Russie s’efforçait d’assurer sa suprématie en Allemagne, revendiquant l’héritage de l’Empire allemand en décomposition ; voilà que Bonaparte, ce parvenu corse qui a mis à ses pied la plupart des princes allemands, lui a ravi sa proie. Par ailleurs, Napoléon tourne ses regards vers l’Orient ; or la route des conquêtes orientales passe par Constantinople, que la Russie convoite de longue date. Enfin, le blocus continental signifie pour la Russie la ruine commerciale.

Napoléon, habitué à décider seul en autocrate, commit d’autres bévues. En 1805, il ordonne à sa flotte, stationnée à Trafalgar, d’engager un combat inégal avec la flotte anglaise, mieux équipée et mieux entrainée ; le désastre qui en résulte privera la France de sa marine héritée de Louis XVI. De 1805 à 1808, la querelle des investitures resurgit avec le pape au sujet des diocèses en Italie. Comme le souverain pontife refuse de reconnaître dans son domaine une puissance supérieure à la sienne, Napoléon fait occuper Rome ; excommunié, il réplique en faisant enlever le pape à Grenoble. Dans la péninsule ibérique, l’occupation du Portugal entame une série de maladresses couronnées par la nomination de Joseph Bonaparte roi d’Espagne. La guerre qui s’ensuit, de 1808 à 1814, est due à son mépris pour les réalités politiques et culturelles du pays. Au lieu de gagner des appuis locaux, il exacerbe la haine et la violence en optant pour la répression. La coalition reprendra confiance en le voyant s’enliser dans cette funeste guerre d’Espagne.

Le Tres de Mayo, tableau de Francisco de Goya

Le mécontentement grandit chez les nations opprimées ou ravagées par des guerres sans autre résultat pour elles que leur spoliation. Les coalitions se donnent dès lors comme programme de soulever les populations contre son despotisme : délivrer l’Allemagne, l’Italie, la Suisse, la Hollande, l’Espagne… Le paradoxe veut que cette fois-ci, ce sont les dynastes qui exciteront l’esprit démocratique contre ce tyran militaire, et qui rallumeront contre ce despote le flambeau de la liberté des peuples, ces forces avec lesquelles l’héritier de la révolution aurait dû s’allier, au lieu de leur imposer son odieuse domination personnelle.

La campagne de Russie

Le passage du Niémen et l’entrée en Russie

En 1812, son habitude de ne souffrir aucun avis divergent plongera Napoléon dans une succession d’erreurs fatales. Las d’être dupé par le tsar, qui ne tient même pas son engagement à respecter le blocus continental, il croit trouver en Russie la clé de sa mainmise définitive sur le continent. Il lève contre cet empire une armée de près de 650 000 hommes qui inclut quelques 400 000 étrangers : Allemands, Polonais, Italiens, Hollandais, Suisses, Croates, et même Espagnols, croyant peut-être que la plupart de ces assujettis, qui n’attendent que l’occasion de rompre leurs chaines, pousseront le zèle jusqu’à se faire tuer pour conforter leur servitude.

Les Polonais lui conseillent de s’arrêter à la Dvina et au Dniepr, de restaurer la Pologne et d’y attendre l’attaque russe ; Napoléon repousse cette option pour ne pas fâcher le tsar et ne pas compromettre ses chances de négocier avec lui. Par crainte que les Polonais fassent la guerre pour leur propre compte, il disperse leurs troupes dans la grande armée. Marx dira plus tard que cette trahison renouvelée de la Pologne provoqua sa perte, car même après sa débâcle en Russie, sur une Pologne restaurée, il aurait pu se rétablir et attendre un temps plus clément.

Quand il pousse sa gigantesque armée en Russie, il ne doute pas que son avantage numérique, son génie militaire et sa bonne étoile lui assureront une victoire rapide, mais le temps joue contre lui. Les Russes, conscients qu’ils ne pourront vaincre en combat frontal, reculent en pratiquant la terre brulée. Chaque avancée sur leur territoire, même sans combattre, diminue les forces de l’envahisseur en raison des maladies, des désertions, et des effectifs laissés en chemin pour maintenir sa ligne communication. L’intendance ne peut pas suivre la progression de l’armée, et la politique de la terre brulée des Russes empêche la troupe de s’approvisionner sur le terrain.

La sanglante bataille de Borodino se solde par d’énormes pertes sans autre gain que d’ouvrir l’accès à Moscou. Après l’incendie de la ville par les Russes, Napoléon ne comprend toujours pas que ces derniers sont prêts à tout sauf à négocier. Il perd un mois sur les ruines fumantes et sur les cendres de Moscou, à attendre une réponse – qui ne viendra jamais – aux appels qu’il adresse au tsar ; autant de temps qui sera laissé par la suite au terrible hiver russe pour détruire son armée. Des 650 000 hommes entrés en Russie, à peine 40 000 en reviendront, hébétés et diminués.

La chute

Bataille de Leipzig, peinture de Vladimir Moshkov

Les ennemis de Napoléon, si peu intelligents qu’ils aient été, finirent par comprendre que l’avantage de cet habile manœuvrier tenait dans la rapidité de ses mouvements, grâce à quoi il parvenait à les battre séparément. Pour assurer leur victoire, il leur suffira donc de grouper leurs forces afin de l’écraser sous leur masse, quitte à gagner le temps nécessaire à cet effet par la ruse diplomatique, chose qui, avec Bonaparte, ne soulève pas trop de difficultés.

Après Lutzen et Bautzen, Metternich, pour laisser aux souverains alliés le temps de réunir leurs forces et de reconstituer la coalition, propose à Napoléon l’armistice de Pleswitz, la médiation de l’Autriche et un soi-disant congrès à Prague, ce que Bonaparte a, une fois encore, la naïveté d’accepter. En 1813, la coalition parvient à mettre sur pied un million d’hommes. Comme de raison, il n’y eut pas de congrès, et une fois de plus, Napoléon fut la dupe de la ruse diplomatique, dont son ambition l’avait fait le complice.

En avril 1814, après l’invasion de la France par les armées coalisées, Napoléon est déchu par le Sénat. L’ex-empereur battu est fait prisonnier. La mansuétude du tsar lui vaudra, à l’encontre des Anglais, un sort bien clément : il est escorté par les vainqueurs jusqu’à la côte, pour embarquer vers son mini royaume de l’ile d’Elbe.

En 1815, pour étancher sa soif de pouvoir, il revient de l’île d’Elbe. L’annonce de son retour a pour effet immédiat de réduire à néant le chef-d’œuvre de diplomatie de Talleyrand qui, au congrès de Vienne, avait réussi à rendre un rang honorable à la France, initialement traitée en vaincue.

Une partie de l’armée et de la plèbe, toujours fascinée, acclame ce revenant, mais en dépit de ce moment d’exaltation, son règne des « cent jours » apparait déplacé. Les moyens qui lui avaient permis de bâtir son empire n’y sont plus. Les financiers, industriels et négociants rechignent à le suivre. Il parvient à reformer une armée et à prendre l’offensive contre les alliés en Belgique, mais ses manœuvres sont entachées de confusion, de retards et de contre-temps. À Waterloo, il hésite, prend des décisions incertaines ou tardives qui s’avèrent inefficaces.

Le désastre qui conclut cette ultime aventure, après avoir encore alourdi de plusieurs milliers le nombre d’hommes qu’il aura fait tuer, aboutit pour la France à une nouvelle invasion, et à des conditions bien plus dures avec les traités de 1815 qu’en 1814. Elle perd la Sarre et la Savoie, et doit verser 700 000 millions d’indemnité à ses envahisseurs, qui l’occuperont durant trois ans. Lui-même, de souverain de l’île d’Elbe, devient prisonnier dans celle de Sainte-Hélène, où il dictera pour la postérité sa dernière œuvre de propagande, son Mémorial.

Le dernier carré de la Garde à Waterloo

Aurait-il pu triompher ?

La faute principale de Bonaparte aura été de jouer le même jeu que ses ennemis : le partage arbitraire des territoires entre dynastes et la spoliation des peuples par les armes. Ce mandataire de la révolution française pouvait compter sur la Volonté populaire pour imposer en Europe un ordre plus juste. À la place, il ne rapporta qu’à lui-même la puissance que cette Volonté lui avait cédée en France. Au lieu de s’appuyer sur ce moteur, il ne songea qu’à l’écraser sous son égoïsme césarien, avec ce qui en résulte de médiocrité intellectuelle et morale.

Plutôt que de s’introduire en parvenu dans le système intergouvernemental de l’Europe, il lui aurait été aisé de le transformer en exigeant, après chacune de ses victoires, de traiter non avec les dynasties mais avec les représentations populaires des nations. Même si cette mesure n’aurait pas suffi à résoudre tous les conflits en Europe, elle aurait obligé les souverains à respecter un début de moralité s’ils tenaient à rester sur leur trône. Il était d’autant plus nécessaire à Napoléon de gagner, par sa justice, le cœur des gouvernés qu’il avait contre lui la majorité des gouvernants. Si, après avoir frappé les grands à la tête, il avait su se concilier les peuples, les monarchies n’auraient guère pu l’entraver sans heurter le sentiment et la morale publics.

Aveuglé par ses vulgaires ambitions personnelles, Napoléon ne vit pas les grandioses perspectives qui s’ouvraient devant lui. Au lieu de briguer un empire dupliqué de celui de Charlemagne, c’était l’occasion ou jamais de subordonner en Europe la diplomatie des cabinets à une magistrature internationale, dont il pouvait devenir l’arbitre et le juge suprême. S’il avait employé sa force armée pour instituer ce droit continental, son œuvre aurait abouti là où son talent militaire triomphait. On en serait arrivé à un code général entre les gouvernements et entre les nations, à un ordre public arbitral auquel la souveraineté de la force aurait commencé à se subordonner. Le cabinet anglais, qui finançait sans cesse les coalitions de ses ennemis, n’aurait plus trouvé sur le continent aucune armée à lever contre lui.

Pour neutraliser les visées de la Russie en Europe, il aurait suffi de lui opposer une digue en restaurant ou en émancipant la Pologne, la Finlande et l’Ukraine ; mais le spectre d’une révolution politique inquiétait Napoléon tout autant que les souverains russe, prussien et autrichien. Un mouvement émancipateur dans un pays aussi étendu que la Pologne reconstituée aurait échappé à sa domination personnelle. En revanche, si Bonaparte s’était posé en véritable souverain de justice, il n’aurait rien redouté d’une Pologne émancipée et démocratique, intégrée au nouvel ordre arbitral en Europe. La Russie, bloquée dans son expansion impérialiste vers l’Ouest, aurait été gagnée à son tour par le mouvement libérateur, que ce souverain de justice aurait favorisé, en commençant par l’abolition du servage. Une Russie devenue libre et démocratique n’aurait pas tardé à intégrer l’Europe nouvelle. Elle se serait épargné plus tard les dictatures des bolcheviques, de Staline et de Poutine. Le continent n’aurait pas subi deux sanglantes guerres mondiales. Un espace commun unifié aurait vu le jour…

Est-il seul responsable ?

La réponse transparait dans la question.

Bonaparte résumait en lui tout le produit de l’éducation classique dont on farcissait les jeunes têtes au XVIIIe siècle, chose qui ne s’est pas beaucoup améliorée depuis. Au lieu de fournir une nourriture saine aux esprits des adolescents et des hommes, l’autorité enseignante a longtemps offert à leur admiration ce qui, dans l’Histoire, glorifie la cruauté, l’orgueil et l’ambition ; on élève sur un piédestal des conquérants dont les agissements leurs vaudraient, dans la sphère civique, d’être traités de bandits. En célébrant notamment la gloire de l’empire romain, c’est l’esprit de violence et d’absence de scrupule que l’enseignement classique sert en modèle. On assimile la conception et le sens de la grandeur à l’expansion et à la conquête par la force, ce qui revient à ériger en exemple le déchainement des passions collectives et des instincts dominateurs.

Le jeune Bonaparte, formaté dans un tel moule, ne pouvait rien concevoir de mieux. Comme tous les hommes fatidiques, qui furent le produit et le reflet de leur époque, il ne fit que donner de l’ampleur aux tendances qu’on lui avait inculquées.

Cette réflexion met en cause les vrais responsables de l’état du monde, c’est-à-dire les intellectuels, les clercs, et tout ce qui représente l’Autorité sociale enseignante. Qui blâmera-t-on si des parents ou des éducateurs poussent à la délinquance des enfants dont ils ont charge d’âme ? Et si un fauve s’échappe du zoo et dévore des passants, sans doute faudra-t-il faire feu sur lui pour le neutraliser, mais est-ce à lui ou à ses gardiens qu’on réclamera des comptes ?


Sources d’inspiration : Saint-Yves d’Alveydre (Mission des Souverains, La France vraie), Fabre d’Olivet (Histoire philosophique du Genre humain, Mes Souvenirs) Marx et Engels (Textes sur la Russie[1]), Henri Guillemin (Napoléon tel quel).


[1] Marx Engels, La Russie, 10/10, Paris, 1974.

L’origine des Guanches

Statues de Guanches de l’île de Tenerife

Qui sont les Guanches

L’archipel espagnol des Canaries, situé dans l’océan Atlantique au large des côtes du Maroc, est constitué de sept îles : Tenerife, Fuerteventura, Lanzarote, la Grande Canarie, La Palma, La Gomera et El Hierro. On appelle Guanches leurs anciens habitants. Leur nom dérive de Guanchinet, lui-même composé de deux mots de la langue indigène : Guan (homme) et Chinet (Tenerife). Cette appellation, applicable initialement aux premiers habitants de Tenerife, s’est ensuite étendue à tous les indigènes des sept îles.

Les premier observateurs normands, puis espagnols, qui accostèrent aux Canaries furent très étonnés d’y découvrir une population au genre de vie primitif, qui ignorait l’usage des métaux et des tissus et n’utilisait que des outils en pierre, mais qui paradoxalement possédait l’écriture, une législation élaborée et quelques connaissances en astronomie, et qui pratiquait une religion aux rituels compliqués.

Statues de Guanches à Fuenteventura

Ces insulaires ne communiquaient pas d’une île à l’autre car ils ne connaissaient pas la navigation. Les îles étaient gouvernées par des rois, princes ou capitaines, assistés par des conseillers. Elles vivaient en autarcie, avec leurs propres usages ; néanmoins, elles présentaient des similitudes dans leurs coutumes, leur forme de gouvernement, leur mode de vie et leurs langues, ce qui indique pour leurs populations une origine commune.

La conquête des iles Canaries se déroula entre 1402 et 1496. Les Espagnols, après s’être heurtés à de farouches résistances, accablèrent les Guanches d’atrocités et abolirent leurs structures sociales. Les aborigènes furent soit exterminés, soit réduits à l’esclavage ou, à défaut, soumis aux iniquités et à la discrimination des conquérants. À supposer que l’ethnie guanche n’ait pas disparue, elle fut assimilée, de façon plus ou moins contrainte, à la culture espagnole et se fondit peu à peu dans la société des colons. Quand les ethnologues commencèrent à s’intéresser aux Guanches, il était déjà tard, car il ne subsistait que peu de traces de leur culture.

La thèse de leur origine nord-africaine

Statue sur l’île de Tenerife

Bien des chercheurs se sont interrogés sur l’origine des Guanches. Ces peuples, que les premiers observateurs ont décrits comme ayant une belle stature, le teint clair, les cheveux souvent blonds et les yeux bleus, furent assimilés aux Berbères par leur apparence physique. Leurs dialectes, différents d’une île à l’autre, étaient également proches de la langue de ce peuple nord-africain.

En relevant bien d’autres similitudes entre les coutumes et la culture des aborigènes canariens et celles des peuples libyques et berbères, on en vint à conclure que les ancêtres des Guanches provenaient d’Afrique du Nord. Parmi les preuves de leur origine nord-africaine, on signale des restes d’écriture guanche, comme à Garafía ou à El Julán, identiques à d’autres inscriptions trouvées en Lybie et en Algérie, ainsi que des ressemblances dans les toponymes, le vocabulaire ou le système numérique de ces peuples. La génétique plaiderait également pour une origine berbère ; les tests réalisés sur des momies guanches établissent que leur ADN est étroitement lié à celui des Nord-Africains d’ascendance berbère.

On a supposé que ces premiers habitants des iles Canaries seraient arrivés sur ces terres au moyen d’embarcations rudimentaires, que les courants marins auraient entrainées vers le large depuis les côtes de l’Afrique.

La thèse de l’origine nord-africaine des Guanches soulève néanmoins des objections. Comment expliquer l’ignorance, en matière de navigation, de ces autochtones qui ne possédaient aucune embarcation et qui ne savaient même pas communiquer d’une île à l’autre ? Cette théorie supposerait également que des hommes et des femmes issus d’une civilisation élaborée, qui auraient débarqué sur ces îles avec leur équipement, voire en important des graines et des animaux domestiques, se seraient par la suite abâtardis au point d’avoir perdu non seulement toute connaissance en matière de navigation, mais tout souvenir relatif à leur origine.

En revanche, la mémoire collective des Guanches véhicule une tout autre explication quant à leur présence sur ces îles isolées du reste du monde.

La thèse de leur origine atlante

Des témoignages rapportent que ces premiers Canariens, qui se croyaient seuls au monde, disaient être les rescapés d’un gigantesque cataclysme qui, plusieurs millénaires auparavant, avait anéanti toute l’humanité.

La capitale de l’Atlantide selon Platon

Cette croyance recoupe l’hypothèse qui considère les îles des Açores, de Madère et des Canaries comme des vestiges d’une île beaucoup plus vaste, l’Atlantide, qui fut engloutie sous les eaux à la suite d’un cataclysme. Le témoignage le plus ancien au sujet de la mystérieuse Atlantide nous vient de Platon, qui en parle dans Timée et Critias, après avoir recueilli ses informations d’un prêtre égyptiens de Saïs par l’intermédiaire de Solon et de Critias. Un grand nombre de recherches menées au sujet de ce continent énigmatique ont donné lieu à de nombreuses publications qui, pour l’essentiel, reconnaissent sa réalité. Au XVIIIe siècle, José de Viera défendit avec cohérence la véracité de l’Atlantide en fonction des modèles scientifiques de son époque[1].

Les ressemblances et les points communs qu’on a constatés entre les anciennes civilisations de l’Amérique, de l’Afrique et de l’Europe permettent de regarder l’Atlantide comme un foyer culturel qui, à son époque, aurait rayonné sur ces trois continents. Des auteurs ont relevé l’étrange parenté existant entre les Guanches des Canaries, les anciens Égyptiens et les Amérindiens. Certains sites funéraires attestent que les anciens habitants des Canaries ont pratiqué la momification. Comme au Pérou ou en Égypte ancienne, ils embaumaient quelques-uns de leurs morts ; le musée archéologique de Tenerife renferme une riche collection de leurs momies. La même île de Tenerife recèle à Güimar un site archéologique spectaculaire, avec plusieurs pyramides à degrés dont la structure, bien que de dimension plus modeste, rappelle celles du Pérou et de l’Amérique centrale. On remarque la perfection de leur forme, l’ajustement exact de leurs pierres et leur orientation Nord-Sud sur l’axe du solstice d’été.

L’une des pyramides à degrés sur le site de Güilmar, dans l’île de Tenerife

Plusieurs théoriciens ont affirmé que les Guanches descendraient des survivants de la catastrophe qui a englouti l’Atlantide. Dès le XVIIe siècle, le jésuite allemand Athanase Kircher émettait cette hypothèse, reprise au début du XIXe siècle par J.B.M. Bory de Saint Vincent[2].

Les quelques individus qui vivaient sur les hautes montagnes du continent atlante, devenues les îles Canaries après sa submersion, ont probablement pu échapper à sa destruction. Ces hommes devaient être pour la plupart des pâtres vivant dans les hauteurs, dépourvus d’instruction dans les arts et les sciences. Après la catastrophe qui les plongea dans la stupeur, les groupes de rescapés se retrouvèrent isolés, ayant perdu leurs repères ainsi que l’essentiel des connaissance qui avaient assuré à l’empire atlante tout son éclat. Il est toutefois remarquable que ces descendants de la très vieille civilisation atlante n’en aient pas perdu toutes les connaissances théoriques et techniques, ce qui suppose que des détenteurs de ce savoir aient également survécu au cataclysme.

Les migrations des Atlantes vers l’Est

On croit les Guanches originaires d’Afrique du Nord en raison des similitudes linguistiques et culturelles qu’on a relevées avec les peuples berbères, mais l’explication peut tout aussi bien se trouver dans le sens inverse. Les Atlantes, en effet, avaient fondé plusieurs colonies en dehors de leur île, dont la plus brillante donna naissance à l’Égypte. La civilisation des mégalithes sur la façade atlantique de l’Europe, ainsi que les populations berbères et libyques d’Afrique du Nord, comptent parmi d’autres résultats de leurs émigrations vers l’Est.

Albert Slosman[3] voit une preuve de la migration des Atlantes depuis la côte atlantique du Maroc jusqu’en Égypte dans le fait que les noms de lieux berbères, au Maroc et au Sahara, peuvent s’écrire en hiéroglyphes égyptiens. Marcelle Weissen-Szumlanska[4] a illustré la thèse selon laquelle des colonies venues de l’Atlantide se sont installées en Égypte en suivant la « route du Sahara », qui partait des côtes de l’Atlantique pour aboutir à la vallée du Nil. Au néolithique, le Sahara, loin d’être un désert, était un foyer de vie, couvert d’une riche végétation et abritant plusieurs civilisations ; la désertification se serait produite progressivement par la suite, à partir d’environ 5600 ans avant notre ère.

L’Afrique du Nord, espace de migrations des Atlantes jusqu’à la vallée du Nil

Ainsi que le souligne Michel Armengaud, si l’on admet que la première civilisation de l’Égypte tire son origine d’une colonisation atlante, il n’y a rien d’étonnant à ce que les migrations issues de ce continent aient marqué de leur passage leur itinéraire en Afrique du Nord. Le peuple Guanche se pose dès lors comme un relai digne d’intérêt entre ces deux foyers culturels[5].

Le 7 avril 2023.


[1] José de Viera y Clavijo, Noticias de la Historia general de las Islas Canarias (1792) – Ed. Serra S/C de Tenerife Goya, 1950.

[2] Athanase Kircher, Le monde souterrain, 1602-1680 ; J.M.B Bory de Saint Vincent, Essais sur les îles Fortunées et l’antique Atlantide ou précis de l’histoire générale de l’archipel des Canaries, Ed. Baudoin, Paris, 1804.

[3] Albert Slosman, Les survivants de l’Atlantide, Robert Laffont, Paris, 1978.

[4] Marcelle Weissen-Szumlanska, Origines atlantiques des anciens Égyptiens, Éditions des Champs-Élysées, Paris, 1965.

[5] Michel Armengaud, L’Atlantide, mythe ou réalité ?, Diffusion rosicrucienne, Le Tremblay, 2017.

Histoire

Hérodote, le « père de l’histoire »

Textes et analyses sur les questions d’histoire ancienne ou contemporaine.

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Considérations sur l’Ukraine

Carte actuelle de l’Ukraine

Il ne s’agit pas de raconter ici toute l’histoire de l’Ukraine, ni même de résumer ce que de nombreuses sources peuvent nous apprendre sur ce magnifique pays. Les réflexions qui suivent se superposent à celles que j’expose dans mon dernier ouvrage, Conte-moi l’Ukraine.

En 2022, quand l’autocrate à la tête de la Russie envoya son armée envahir l’Ukraine, le courage et la ténacité avec lesquels les Ukrainiens affrontèrent cette terrible épreuve n’eurent pas pour unique effet de susciter l’étonnement et l’admiration du monde ; ils attirèrent l’attention sur cette contrée, encore trop mal connue, qui ne fut longtemps perçue que comme une vaste zone intermédiaire entre l’Europe et la Russie, et plus ou moins assimilée à cette dernière.

Spécificité de l’Ukraine

L’Ukraine occupe une position géographique dotée de nombreux atouts, ce qui la prédestine à abriter de brillantes réalisations. Elle bénéficie d’un sol d’une fertilité exceptionnelle très favorable à l’agriculture, et donc à la sédentarisation. Cet espace balayé par des souffles divers a également donné lieu à des échanges de tous ordres, aux impacts culturels conséquents. Il se situe en effet au croisement d’influences venues de tous horizons, qu’il s’agisse des Varègues au Nord, de l’Orient arabe, persan et indien, de la Méditerranée gréco-byzantine au Sud ou de l’Occident européen.

Mais cet emplacement géographique, avantageux à bien des égards, n’est pas sans inconvénients. Dans cette vaste steppe où existent peu de barrières naturelles, il n’est jamais aisé de tracer les frontières entre les États, de sorte que les populations implantées dans cette zone s’exposent à vivre de constantes perturbations. Les envahisseurs étrangers ne manquent pas de convoiter ce vaste espace qui s’ouvre devant eux comme un boulevard. L’Ukraine vécut ainsi plusieurs siècles sous la domination des Mongols, puis de la Pologne-Lituanie, de la Russie, de l’Allemagne nazie et de l’URSS avant de gagner au prix fort son indépendance.

Le soutien et la solidarité sans faille que témoigna la Pologne à l’Ukraine lors du viol que l’armée russe infligea à son pays voisin atteste que les conflits qui opposèrent autrefois l’Ukraine à la Pologne ont été heureusement surmontés, mais il n’en est malheureusement pas de même avec la Russie.

L’Ukraine perçue par les Russes

Les milieux russes slavophiles, qui regardent Kiev comme la matrice commune russo-ukrainienne, voient l’intégration de l’Ukraine à la Russie comme devant aller de soi ; ils perçoivent l’indépendance ukrainienne comme l’amputation d’une composante indissociable de l’identité russe. En Occident même, des intellectuels, très rares il est vrai, ont déploré la séparation de l’Ukraine avec la Russie. L’ésotériste Jacques Sourmail qualifie ce qu’il appelle « l’ablation de l’Ukraine » d’outrage et d’attentat à l’identité de la Russie ; tant que celle-ci, dit-il, n’aura pas récupéré ce qu’on lui a arraché, c’est son cœur qui lui manquera[1] !

Ces propos exprimés en 2004 paraitraient déplacés à l’heure actuelle ; ils n’en reposent pas moins sur une perception toujours présente dans l’inconscient collectif russe. Sans vouloir en aucun cas justifier les visées impérialistes des idéologues pro-russes, qui regardent l’existence d’un État ukrainien indépendant comme une anomalie, ce n’est pas sans raisons si la Russie voit l’Ukraine comme une partie intégrante de sa sphère culturelle et spirituelle. Pour la Russie, un pays perturbé et bien malade de nos jours, la perte de l’Ukraine, en sus de la frustration infantile d’être dépossédée de ce qu’elle regardait comme sa propriété, fait ressentir encore davantage le déficit de sa vie intellectuelle et spirituelle, dont la Rous de Kiev était la source commune.

Pour que la revendication russe sur l’Ukraine au nom des racines communes puisse tenir la route, au moins devrait-elle impliquer, pour confirmation, le retour de la capitale de l’empire à Kiev, au lieu de la maintenir à Moscou, l’héritière politique de la Horde mongole !

Les origines de l’Ukraine

On fait remonter la première existence étatique de l’Ukraine au Xe siècle quand les Varègues, des Vikings venus de Suède par voie fluviale, fondèrent la Rous de Kiev sur les routes marchandes entre la Baltique et la mer Noire. Cette principauté, également appelée Ruthénie, étendit sa domination sur un vaste territoire regroupant les tribus slaves avoisinantes, avant qu’elle implose au XIIIe siècle et qu’elle tombe sous les griffes des Mongols.

Vue actuelle de Kiev

Aux Xe et XIe siècles, les relations nouées avec Byzance valurent à Kiev d’acquérir une grande importance tant économique que culturelle. Cette brillante métropole est regardée comme le berceau de la Russie et de sa civilisation, à une époque où Moscou n’était encore qu’un obscur village. Les influences gréco-byzantines, arrivées dans le pays avec le christianisme, façonnèrent l’architecture et les arts kiéviens, qui connurent un essor impressionnant et se répandirent chez les Slaves orientaux.

Pour trouver les vraies racines de la culture slave, dont l’Ukraine fut l’un des premiers foyers, il faut toutefois remonter à une époque préchrétienne bien plus reculée. Les coutumes ukrainiennes furent marquées par la foi orthodoxe, mais aussi par les traditions ancestrales liées à la vieille mythologie païenne slave. Cette dernière trouverait son origine dans la région montagneuse de l’antique Dacie, située dans l’actuelle Roumanie, qui fut le siège d’un centre initiatique d’un très haut niveau. Je ne redirai pas ici ce que j’expose à ce sujet dans mon livre Conte-moi l’Ukraine, sauf pour signaler que l’influence civilisatrice du pays actuellement appelé Ukraine sur le monde slave ne date pas d’hier.

Le temps des cosaques

Bien après la Rous de Kiev naquit une autre forme politique de l’Ukraine, de nature tout-à-fait différente, assimilée aux cosaques, les populations semi-nomades auto-gérées qui vivaient en communautés agricoles et guerrières aux marges de la Pologne-Lituanie. En 1648, les Cosaques zaporogues, sous la conduite de l’hetman Bohdan Khmelnytsky, se révoltèrent contre la domination des nobles polonais et se constituèrent en un État autonome, le hetmanat cosaque ; mais les fondements administratifs, économiques, et surtout intellectuels et culturels de cette entité, loin d’être comparables à ceux de la Pologne, ne pouvaient assurer à cet embryon d’État qu’une existence incertaine. Le hetmanat de Khmelnytsky fut par ailleurs ensanglanté par de nombreux massacres de Polonais, d’uniates et surtout de Juifs, ce qui ne justifie pas de glorifier sa mémoire.

Khmelnytsky renonce à assiéger Lviv. Détail du tableau de Jan Matejko

De surcroit, Khmelnytsky commit une erreur lourde de conséquences. Pour survivre face à la Pologne et à l’Empire ottoman, il crut bon, en dépit de l’opposition d’autres chefs cosaques, de s’unir par le traité de Pereiaslav à l’Empire russe, moins puissant à l’époque que les deux autres voisins. Ce marché de dupes couta cher à l’Ukraine, car les Russes ne voyaient pas cette union comme une simple alliance militaire, mais comme l’annexion des territoires et des populations de l’ancienne Rous de Kiev, dont ils revendiquaient l’héritage historique. En choisissant le tsar russe Alexis Ier comme suzerain, les Zaporogues ukrainiens entendaient conserver leurs libertés, alors qu’aux yeux du pouvoir autocratique russe, ils se pliaient à sa domination. De fait, en dépit de nombreuses révoltes survenues par la suite, comme celles de Razine et de Pougatchev, leurs libertés furent réduites, et en un siècle, l’Ukraine fut absorbée.

L’échec de l’assimilation forcée à la Russie

Le pouvoir politique russe parvint longtemps à faire croire que l’Ukraine n’existait qu’en tant que sous-ensemble politique et culturel de la Russie. Alors que la Russie tsariste ne réussit jamais à convaincre qu’elle avait assimilé la Pologne, trop différente d’elle par son identité historique, culturelle et religieuse, elle sut nourrir l’ambiguïté s’agissant de l’Ukraine, désignée par le terme un tant soit peu condescendant de Malorussia, « petite Russie ». Le discours académique officiel minimisait la langue ukrainienne en la réduisant, à l’encontre de toute vérité, au statut de simple dialecte de la langue russe.

Taras Chevtchenko, poète phare du réveil national de l’Ukraine

Cependant, la censure tsariste eut beau interdire l’enseignement de la langue ukrainienne et brider son usage dans la presse et dans la littérature, la langue et la culture ukrainiennes survécurent à la politique de russification intensive qui visait à les éradiquer. Un mouvement de reviviscence culturelle et nationale ukrainien se fit jour au début du XIXe siècle et allait prendre de l’ampleur.

Si Napoléon Bonaparte avait eu un tant soit peu de discernement, il n’aurait eu à qu’à libérer et à reconstituer l’Ukraine, ainsi que la Pologne, pour neutraliser la puissance et l’influence de l’Empire russe en Europe, au lieu de se leurrer en cherchant à s’allier avec le tsar avant de s’engager dans sa désastreuse campagne de Russie qui allait entrainer sa perte ; mais cet autocrate, aveuglé par son égoïsme et sa mégalomanie, manqua de clairvoyance.

Dans la foulée de la révolution de 1917, la Rada centrale proclama l’indépendance de l’Ukraine, à laquelle les bolcheviques mirent fin en 1922 en créant l’URSS. À ses débuts, le régime soviétique affirma reconnaitre l’identité nationale des peuples de l’ex-empire russe, mais cette latitude ne dura pas. Quand les communistes de Moscou imposèrent leur domination sur les partis nationaux, il ne fut plus question de laisser la moindre autonomie à l’Ukraine. Sous la dictature de l’unique Parti communiste, sa langue et son identité furent à nouveau étouffées. Staline, sitôt au pouvoir, écrasa le moindre signe de réveil national. La famine provoquée, appelée Holodomor, qui tua au moins 4 millions d’Ukrainiens fut l’un des moyens cyniques employés pour arrimer l’Ukraine en éradiquant tout séparatisme potentiel.

Le façonnage d’un peuple soviétique uniformisé, réduisant les identités nationales à du folklore, sembla un moment réussir là où les tsars avaient échoué. Les images provenant d’Ukraine, retouchées par la propagande, ne laissaient voir qu’un pays assimilé et soviétisé. Les Chœurs de l’Armée rouge chantaient l’Ukraine pour l’exhiber comme l’un des joyaux contribuant à l’éclat de l’Union soviétique. De nombreux apparatchiks ukrainiens avaient d’ailleurs intégré les structures politiques soviétiques, et les sportifs ukrainiens, qui n’avaient sans doute pas le choix, versaient leur sueur sous le maillot soviétique pour ramener des médailles à l’URSS. Les seuls qui, à l’étranger, n’assimilaient pas l’Ukraine à la Russie soviétique étaient de rares connaisseurs, notamment ceux qui prêtaient attention aux courageux dissidents ukrainiens, comme Léonid Pliouchtch.

Les années 1980 virent néanmoins renaitre le mouvement national ukrainien. En 1991, quand s’écroula l’URSS, le pays vota à plus de 92% pour l’indépendance. La « nation fantôme » reparut sur la carte de l’Europe[2], mais des intellectuels étrangers persistaient à englober l’art et la culture ukrainiens dans leur vision d’un champ culturel slave russifié. Il a fallu que Poutine, en 2022, agresse ce pays qui refusait sa tutelle pour que la réaction des Ukrainiens oblige l’opinion internationale à prendre acte de la spécificité de ce pays que, jusqu’alors, on tendait encore à montrer sous l’ombre culturelle de la Russie.

Existe-t-il une fraternité slave russo-ukrainienne ?

Les nostalgiques de l’impérialisme russo-soviétique font fausse route quand ils légitiment l’usage de la force au motif de vouloir extirper d’Ukraine les forces dites négatives, qu’ils accusent d’empêcher ce pays frère de se réunir à la Russie. Une autre vision de la fraternité slave aurait peut-être été jouable dans le cadre d’une union libre et démocratique, d’autant que des millions de familles sont imbriquées par les nombreux mariages mixtes entre Ukrainiens et Russes.

Une différence notable oppose néanmoins les mentalités dominante des deux peuples, la majorité des Russes, davantage encline au fatalisme, paraissant plus disposée, ou plus résignée, que la majorité des Ukrainiens à faire bon marché de son attachement à la liberté. Les Ukrainiens sont très différents ; même lorsqu’ils étaient soviétiques, ils entretenaient un sentiment de liberté intérieure. L’opinion publique russe, anesthésiée par la propagande officielle, ne comprend pas leur refus de subir à la fois la tutelle du « grand frère » et le rappel d’un passé douloureux que la Russie ne veut pas voir, faute d’avoir le courage et les ressources intellectuelles et morales pour reconnaitre ses torts. De surcroit, la soumission de l’Ukraine à la dictature peu recommandable de Poutine n’ajouterait rien d’enthousiasmant à cette « réunification ».

Alexandre Soljenitsyne, dans son ouvrage paru en 1990, Comment réaménager notre Russie, désavouait la volonté d’indépendance des Ukrainiens, mais il disait comprendre les raisons de leur colère en rappelant le passé honteux, comme l’Holodomor ou les oukases tsaristes qui interdisaient la langue ukrainienne. La question ne pouvant être réglée sans consulter les populations, il s’en remettait à leur choix librement exprimé. La séparation le déchirerait, mais si le peuple ukrainien voulait se détacher de la Russie, nul, dit-il, n’aurait le droit de le retenir de force.

Avec Poutine, c’est l’option inverse, celle de la force brute, qui a été retenue, avec pour effet immédiat et durable non seulement de radicaliser la conscience nationale ukrainienne, mais de susciter en Ukraine, à l’encontre de la Russie, des haines qui risquent de persister sur plus d’une génération.

Les atouts de l’Ukraine

Une victoire imminente de l’Ukraine ne fait aucun doute, tant sont éclatants le courage, la ténacité, la volonté et la foi et des Ukrainiens. S’il est vrai que, sans l’aide matérielle de l’Occident, l’Ukraine n’aurait pu tenir longtemps face à une armée russe plus nombreuse et mieux pourvue, cette aide ne lui aurait pas été fournie, du moins pas dans la même quantité, si les Ukrainiens n’avaient pas administré la preuve qu’ils sauraient en faire un usage efficace.

Indépendamment de la reconstruction matérielle qui succédera à la guerre, il n’y a rien de condescendant à dire que l’identité culturelle de l’Ukraine reste un édifice en construction. L’Ukraine est en effet un pays encore jeune, avec l’avantage qu’implique cette jeunesse en termes de ressources et de potentiel. Il suffit, pour s’en convaincre, de comparer le dynamisme de ses habitants, leur foi en l’avenir, leur générosité, leur curiosité et leur ouverture d’esprit avec un pays vieilli, exténué et désabusé comme la France, qui a perdu l’inspiration, la vision, le souffle et la foi en lui-même.

Il se pourrait qu’à travers les événements tragiques qu’affronte l’Ukraine, on assiste à une nouvelle naissance de cette nation. Une étape de la construction de son identité se joue actuellement. Il est possible que, de même que pour les individus, les peuples frappés par le malheur deviennent ceux qui possèderont davantage de puissance que les autres peuples, chloroformés par le bien-être matériel. Une mission importante incomberait alors à l’Ukraine, car elle pourrait devenir la forge et le centre vital de la nouvelle culture, susceptible de briller à l’avenir sur la scène européenne et mondiale comme un phare de l’intelligence.

Parmi les cartes à jouer dont dispose l’Ukraine pour bâtir cet édifice, mon ouvrage, Conte-moi l’Ukraine, met le doigt sur la valeur méconnue de son héritage de contes populaires. Ce patrimoine enraciné dans le pays depuis un temps immémorial n’est pas uniquement propre à inspirer les créations artistiques ; il est porteur, sur le plan intellectuel, d’une profonde signification symbolique. Il serait intéressant de voir la puissance que sa reviviscence pourrait communiquer à la vie intellectuelle de l’Ukraine, afin que ce pays actuellement meurtri devienne un terrain porteur d’une grande promesse.

Le 1er mars 2023


[1] Jacques Sourmail, Initiation à la politique ésotérique, Ed. Tournemire & Auréas, Paris, 2004, volume 1, La Russie, p. 243-244.

[2] Leonid Pliouchtch, Ukraine : à nous l’Europe, Le Rocher, Monaco, 1993, p. 12-15.

Pascal Bancourt - Écrivain