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Revenu de la mort de Gérard Dupeyrat

On dispose de nombreux témoignages d’Expériences de Mort Imminente – ou EMI – rapportés par des personnes revenues à la vie comme par miracle. Le docteur Gérard Dupeyrat, au cours de sa longue carrière médicale, avait déjà entendu de semblables récits de la bouche de quelques-uns de ses patients ; mais cet homme rationnel et cartésien, ayant la foi scientifique bien accrochée, et peu disposé à croire au surnaturel, mettait leurs dires sur le compte d’une hallucination explicable par un choc physiologique post-traumatique, jusqu’à ce que son propre vécu, d’une intensité inattendue, remette en cause ses convictions et sa perception des choses.

Son ouvrage, Revenu de la mort, publié aux éditions Lazare et Capucine, nous fait part de cette expérience peu commune et des changements qu’elle a provoqués en lui.

Le docteur Gérard Dupeyrat, chirurgien-stomatologue spécialiste de la reconstruction du visage, exerce un métier très prenant, mais qui le passionne. La Clinique du Sourire qu’il a fondée à Paris connait une réelle notoriété. Pour gérer le stress que génère ses activités professionnelles surchargées, ce sportif débordant d’énergie pratique à fond les arts martiaux.

Un jour, alors qu’il s’apprête à reprendre son service, il ressent une douleur atroce et sent ses forces le quitter. L’urgentiste du SAMU, intervenu à temps, diagnostique une rupture vasculaire qui a toutes les chances d’être fatale. Transporté d’extrême urgence à l’hôpital, il subit une longue intervention à laquelle il assiste sorti de son corps, depuis le plafond de la salle d’opération, avant d’être aspiré dans un tunnel ascendant, au milieu d’un océan d’énergies, avec au bout une lumière incroyable. Il éprouve alors un bien-être absolu, baignant dans des forces surnaturelles, inondé de multiples sensations intenses. Il revoit ses proches décédés : son père, ses grands-parents… Il doit se rendre à l’évidence : son âme, séparée de son corps, est entrée dans une autre dimension.

Gérard Dupeyrat reviendra à la vie comme un miraculé. Dans l’immédiat, son corps de sportif sortira très diminué de son opération ; il mettra des semaines à retrouver ses facultés, et des années avant de récupérer toute sa mobilité, son autonomie, et de reprendre son activité de chirurgien. Son mental de battant, hérité d’une longue pratique sportive, l’aidera à affronter ce long et difficile combat. Néanmoins, le plus important pour lui reste d’ordre intérieur, car cette EMI a tout changé en lui : son rapport à l’existence, à la nature, à son propre corps, au travail et à la société, comme s’il débutait une nouvelle vie où rien ne serait plus comme avant. Ses perceptions se sont élargies jusqu’à rester en communication avec les défunts, par une sorte de faculté nouvelle qu’il ne possédait pas auparavant.

Son témoignage est à lire pas seulement pour enrichir le dossier des EMI, mais pour nous éclairer sur les questions essentielles que pose notre existence. On se convainc, avec Gérard Dupeyrat, qu’une telle expérience, qui ne se déclenche pas sous l’effet d’une décision volontaire de l’individu, répond à une finalité préétablie. L’auteur en tire une lecture nouvelle de la vie, un regard détaché et lucide sur l’existence et sur ses priorités. Il en ressort que ce n’est pas dans un au-delà posthume que devrait s’amorcer l’ouverture à l’invisible qui échappe à la conscience ordinaire ; c’est dans l’existence présente que nous devrions nous inscrire dans la complétude du monde, nous relier à notre socle essentiel, prendre nos distances avec les futilités de la vie et les mesquineries de l’ego, tout ce qui nous coupe de nos vraies sources de vie.

Un hiver en Ukraine de Patrick Potier

Patrick Potier n’a pas attendu que l’Ukraine tombe sous le feu des projecteurs pour connaitre ce pays, dans lequel il s’était déjà rendu à plusieurs reprises. Les relations qu’il a nouées sur place lui permettent de livrer un témoignage, comme s’il était vécu de l’intérieur, sur cette guerre qui a été déclenchée au cœur de l’Europe.

Son dernier roman, Un hiver en Ukraine, paru aux éditions Lazare et Capucine, rend un hommage justifié à l’Ukraine, à ses habitants et à leur héroïque résistance. Ce livre, très agréable à lire, devrait intéresser quiconque se sentirait un tant soit peu interpelé par cette tragédie qui se déroule presque sous nos yeux. 

L’ouvrage s’ouvre sur une préface d’Aya Manafova, une jeune femme habitant à Kiev, qui nous livre son ressenti face à ce drame vécu en direct et aux bouleversements qu’il a provoqués, du jour au lendemain, dans l’existence quotidienne ; elle fait part du sentiment de la précarité de la vie que suscitent les bombardements, mais aussi des liens de solidarité qui se tissent dans cette épreuve collective, de la volonté de lutter qui domine dans la population, et de l’espoir qui persiste.

Comme une sorte de clin d’œil, Patrick Potier donne le même prénom d’Aya à la principale héroïne de son roman, une jeune ukrainienne courageuse qui se retrouve à vivre une situation identique ; elle habite elle aussi à Kiev, et tente de survivre affrontant les mêmes épreuves. Un Français, envouté par son charme, est tombé amoureux d’elle depuis longtemps, mais ses projets, après avoir été enrayés une première fois par le Covid, vont être contrariés, plus sérieusement encore, par la guerre qui empêchera à nouveau les deux amants de se rejoindre. Depuis Paris, où il se voit condamné à vivre le conflit à distance, il s’efforce d’aider son aimée du mieux qu’il peut, car cette jeune femme à la fois fière et sensible, bien que bouleversée par la situation, ne peut se résoudre à quitter son pays en laissant son père.

Cette guerre cruelle est également montrée, en parallèle, sous le regard d’autres personnages directement confrontés à cette tragédie. On y suit notamment un officier russe commandant une unité de chars, dont la vision évolue au fil des combats, de ses rapports avec ses supérieurs et de ses conversations téléphoniques avec son épouse anxieuse à juste titre. Parmi les personnes impliquées par ce conflit, on voit également des parents angoissés de perdre leur enfant, un médecin prêt à marcher dix kilomètres dans la neige pour sauver un bébé, et bien d’autres gens confrontés à des drames et à la mort…

Les émotions et les ressentis que provoque une guerre sont toujours difficiles à restituer avec des mots. Il a fallu le talent d’un auteur à la fois réceptif et créatif, comme l’est Patrick Potier, pour réussir à leur donner corps à travers ce récit romanesque qui, bien qu’étant une fiction, aboutit à exprimer avec véracité la souffrance bien réelle d’une population, mais aussi sa volonté de résister et de tenir bon jusqu’à la victoire.

L’engrenage de Sergueï Jirnov

Sergueï JIRNOV, ancien officier supérieur au service d’espionnage du KGB, nous parle de sujets qu’il connait bien. Du temps de l’URSS, ses brillantes études et son engagement politique lui valurent d’intégrer le très convoité MGUIMO, l’Institut d’État des Relations Internationales de Moscou. En 1992, il démissionne des services de renseignements russes pour travailler comme enseignant, journaliste télévisuel et consultant international. Poursuivi en Russie pour divulgation de secrets d’État, il doit en 2001 s’exiler en France, un pays dont il maitrise parfaitement la langue. Depuis lors, il est régulièrement sollicité par des médias français et internationaux pour apporter son expertise dans les domaines de la géopolitique, de l’histoire secrète de l’URSS et de la Russie, des affaires politico-médiatiques et des relations internationales.

Il est l’auteur de quatre livres, dont le dernier paru, L’Engrenage, analyse les causes et les ressorts de la guerre déclenchée par Poutine contre l’Ukraine. Son témoignage, à la fois impressionnant et captivant, éclaire le mécanisme des évènements qui ont mené le monde au bord du conflit nucléaire. Il dévoile la personnalité du tsar du Kremlin, dont il décrypte les agissements depuis les coulisses du régime, et livre de précieuses indications sur le fonctionnement du pouvoir suprême en Russie.

L’auteur a l’avantage d’avoir connu Vladimir Poutine au sein même des instances du KGB. Il a croisé le personnage à plusieurs reprises, quand ce dernier n’était encore qu’un agent sans envergure en proie à la frustration. Il connait le caractère de cet homme, ses obsessions et ses rancœurs, son cynisme, sa brutalité et son absence d’empathie, sa passion pour le pouvoir, son appétence à manipuler les gens et à les torturer psychologiquement. Ce despote sanguinaire qui a grandi dans les bas-fonds de Léningrad, parmi les voyous et les bandes de délinquants, se révèle être également le digne héritier d’une longue tradition de coups tordus, d’assassinats et d’empoisonnements dont le KGB usait en abondance. Sergueï Jirnov relate l’ascension de cet exécutant gris et insignifiant, dont l’ambition dévorante fut longtemps entravée par ses maladresses mais qui, après avoir essuyé une suite d’échecs, parvint à occuper des postes stratégiques et à étendre son influence au sein du pouvoir d’État.

Poutine a très mal vécu la chute de l’empire soviétique et les révoltes populaires qui l’ont accompagnée. Néanmoins, lui qui, en entrant au KGB, avait juré de défendre le régime communiste, et qui déplorait la fin de l’URSS comme étant « la plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle », n’a pas rechigné à servir son mentor du moment, Boris Eltsine, celui qui avait acté la mort de l’Union soviétique en signant les accord de Minsk en 1991 avec la Biélorussie et l’Ukraine. Il se rendit indispensable auprès de ce président alcoolique, malade et impopulaire, dont il écarta les adversaires en les discréditant.

Quand il succéda à Eltsine, les oligarques russes, nouvellement enrichis, crurent pouvoir manipuler ce nouveau dirigeant aussi aisément qu’ils le firent avec son prédécesseur. Très vite cependant, une épidémie de « suicides » et de morts suspectes allait les décimer, ainsi que des personnages haut placés dans les services de l’État, susceptibles de vouloir renverser le nouveau tsar. Tout au long de son règne, les opposants et les journalistes trop curieux furent assassinés.

En même temps, ce grand manipulateur séduit et se fait passer pour l’homme providentiel. Il récupère pêle-mêle la grandeur passée de l’URSS, le néonationalisme russe et la religion orthodoxe nationalisée pour créer sa propre idéologie impérialiste. Il cristallise le sentiment d’humiliation et de frustration, durement ressenti dans la population russe, touchée par l’appauvrissement du pays et par son déclassement en tant que puissance mondiale depuis la fin de l’URSS. Il saura agiter ces blessures, quand viendra son heure, pour prétendre rendre au peuple russe sa fierté perdue.

Depuis vingt ans, toutes les pièces du puzzle s’étalent devant nos yeux. Les crimes de guerre commis en Tchétchénie, en Géorgie et en Syrie n’ont suscité dans le monde que de tièdes réactions. Ce qui se joue en Ukraine dépasse le cadre d’un conflit régional terriblement meurtrier, mais géographiquement circonscrit ; ce sont les États-Unis et l’Europe que défie Poutine. Des services de renseignements et des chercheurs avisés avaient déjà averti qu’il s’en prendrait un jour à l’Ukraine ou aux pays Baltes, mais les politiciens occidentaux, ne voulant pas croire les Cassandre, ont négligé leurs alertes. La lâcheté des Occidentaux en Syrie ne fit qu’encourager le tsar noir à exploiter leur manque de courage politique.

Sergueï Jirnov met en garde les adversaires de Poutine : l’homme ne comprend que le langage de la force, et ne respecte que ceux qui lui tiennent tête. Il teste les réactions de son adversaire en avançant pas à pas, pour voir jusqu’où il peut aller, et il regarde avec mépris ceux qui, selon lui, font preuve de faiblesse et de veulerie en parlant de conciliation. Emmanuel Macron, qui a voulu jouer la carte de la négociation et de la diplomatie, n’a pas compris son adversaire et ne sait pas jouer sur le même terrain que lui. Dans ce dialogue de sourds opposant le petit délinquant, issu des bas-fonds de Léningrad, au bourgeois français bon élève, les protestations du président français se heurtent à la mauvaise foi de l’autocrate russe, qui n’a cessé de lui mentir. Les appels de Macron aux Ukrainiens pour qu’ils acceptent de céder le Donbass à Poutine ne lui valurent, de la part de ce dernier, qu’un peu plus de mépris.

Poutine trouve une quantité de raisons fallacieuses pour attaquer l’Ukraine, qui ne l’a jamais menacé, mais à qui il ne pardonne pas sa volonté de s’émanciper de la tutelle du « grand frère » russe et de se tourner vers l’Occident. En pratiquant l’inversion accusatoire, il reproche aux États-Unis et à l’OTAN de s’ingérer en Ukraine, d’y avoir déclenché une campagne de terreur et d’avoir soutenu les « nationalistes radicaux », alors que lui-même ne s’est pas privé de promouvoir son candidat pro-russe, Viktor Ianoukovitch, aux élections présidentielles. Ses agissements commis dans le Donbass avant l’opération militaire ont alimenté un conflit interne dans la province. Ses désinformations touchent non seulement la Russie, mais aussi l’Occident. Il ne se gêne pas pour s’immiscer dans le jeu politique interne de pays comme la France ; il utilise les réseaux sociaux pour relayer des insinuations et des fausses révélations.

Cet autocrate prend les décisions tout seul, sans être forcément au courant des réalités, que son entourage craint souvent de lui révéler. Aucun conseiller n’ose le contredire ; les récalcitrants tombent vite en disgrâce. Suspicieux par nature, il a placé au cœur du pouvoir ses anciens collègues du KGB, les seuls en qui il ait quelque confiance. Du temps de l’URSS, le KGB, fidèle serviteur du pouvoir suprême, avait fini par servir au Politburo ce qu’il voulait entendre, par crainte de lui déplaire. Parvenu au pouvoir, Poutine a cédé lui aussi à la drogue du mensonge pour se bâtir une vision tronquée de la réalité, avec pour résultat de le pousser à commettre de multiples fautes stratégiques.

Son initiative en Ukraine a tourné à la catastrophe militaire. Les généraux dociles, les seuls qu’il accepte d’entendre, lui ayant vendu une guerre éclair et sans accroc, il a fantasmé sur une opération qui mettrait ce pays à genoux en quelques jours ; mais rien ne s’est passé comme il l’avait imaginé. Coupé de la réalité, ce « grand stratège » a accumulé les fautes. Il a mal évalué l’état d’impréparation de son armée, les défaillances dans son équipement et son approvisionnement, et la capacité de résistance de l’armée et de la population de l’Ukraine. Le maitre du Kremlin était convaincu du désir des russophones ukrainiens d’être rattachés à la Russie ; il s’est heurté à la farouche résistance de la majorité d’entre eux. Il n’a pas pris au sérieux l’humoriste Zelensky, qui s’est révélé à l’épreuve être un leader incontesté et un maitre en communication, et qui a gagné la guerre des images. Il a sous-estimé la réaction groupée des pays européens et de l’OTAN, dont il a abouti à renforcer les liens, ainsi que l’importance des sanctions qui allaient s’abattre, tandis que ses alliées, la Chine et l’Inde, se tiennent prudemment à distance, ne tenant pas à être entrainés dans une aventure aussi hasardeuse.

Les vagues de sanctions économiques imposées par l’Occident paralysent des secteurs de l’industrie en Russie et vident les magasins. Les pénuries arrivent et, avec les défauts de paiement, le pays risque à terme la ruine. Cependant, l’arme des sanctions, selon Sergueï Jirnov, a été mal utilisée. Un blocus total et immédiat de l’économie russe, ainsi qu’une aide massive d’armes à l’Ukraine, auraient été plus efficaces que des sanctions progressives, car ces dernières impressionnent assez peu un dictateur qui ne connait que les rapports de force. L’auteur appelle à construire une volonté politique commune forte, notamment pour trouver d’autres sources d’approvisionnement que le gaz russe.

Le spectre de la troisième guerre mondiale, que l’on croyait écarté, se pointe à nouveau. Le despote a allumé un feu dont il pourrait perdre le contrôle. Plus il subira de revers en Ukraine, plus il risquera de se radicaliser. Il s’agrippera au pouvoir, quitte à sacrifier son peuple et à faire de son pays un paria.

Pour sortir de ce redoutable engrenage à l’issue incertaine, est-il encore possible d’éliminer Poutine ? En dépit des craintes que suscite, jusque dans son entourage, la terrible escalade dans laquelle le tsar mégalo a plongé la Russie, Sergueï Jirnov ne se montre guère optimiste sur la possibilité d’un renversement en interne dans l’immédiat. Plusieurs personnes de son entourage sont tombées en disgrâce ou ont disparu ; et ceux qui restent sont trop occupés à guerroyer entre eux pour songer à abattre le despote. La censure et la propagande, à l’œuvre depuis des années, ont endormi l’opinion dans un récit ultra-patriotique.

Devons-nous donc envisager le pire ? L’auteur dresse un état des protocoles secrets de la dissuasion, des moyens de destruction dont dispose Poutine et du risque réel qu’ils impliquent, mais aussi des freins que pourrait rencontrer leur déclenchement. L’une des questions clé demeure : combien de temps encore le peuple russe endurera-t-il la situation ?

Il faut saluer le courage de Sergueï Jirnov, qui est bien placé pour connaitre les risques personnels auxquels il s’expose. Son ouvrage, qui nous engage à considérer les évènements avec une lucidité sans complaisance, confirme l’intérêt et la pertinence de ses analyses dont il fait preuve lors de ses prestations télévisuelles.

Perséphone de Camille Serres

La déesse grecque Perséphone, comme la plupart des anciennes figures mythologiques, est porteuse de significations d’une richesse méconnue. Son mythe, pas aussi innocent qu’il y parait, va bien au-delà de son aspect esthétique et divertissant. C’est ce que nous révèle cet intéressant ouvrage dans lequel Camille Serres décrypte ce joyau de la mythologie grecque.

Perséphone est la fille de Déméter et de Zeus, ce qui fait d’elle une divinité de la Terre et du Ciel ; elle est également l’épouse d’Hadès, le dieu des Enfers, d’où elle tient sa qualité de souveraine du monde souterrain. Sa présence sur les trois niveaux, céleste, terrestre et souterrain, lui confère une place d’exception sur le plan cosmologique, mais aussi dans le cadre de l’être humain, dont elle couvre les trois niveaux de conscience. Ceci justifie le rôle essentiel qu’elle jouait dans la célébration des anciens rituels initiatiques de l’Antiquité grecque.

En tant que fille de Déméter, la déesse terre mère de toute vie, Perséphone dispense ses largesses avec abondance, tandis qu’en tant qu’épouse d’Hadès, elle est la déesse de la mort et des Enfers. Cette ambigüité se retrouve dans l’alternance des saisons, qu’elle incarne, ainsi que dans le cycle de la vie et de la mort, auquel tout être vivant est assujetti ; la mort et la vie, au lieu de s’opposer, se complètent et s’équilibrent.

L’ouvrage de Camille Serres éclaire les faces les plus intimes de Perséphone. Son livre, richement documenté, opère un rapprochement fructueux avec des thèmes similaires appartenant à d’autres panthéons et à d’autres traditions spirituelles du monde. Son exploration fournit une clé d’accès à la dimension intérieure de l’être humain, ainsi qu’un moyen permettant à chacun de voir clair en lui-même. Le mythe de Perséphone sert de guide et d’outil efficace dans cette quête.

Le mythe offre plusieurs niveaux d’interprétations. C’est ainsi que sur le plan psychologique, Camille voit en Perséphone la jeune fille qui devient femme. À cet effet, elle doit s’arracher à sa dépendance sécurisante vis-à-vis du giron maternel pour gagner sa propre identité ; son histoire devient celle d’une individuation. En même temps, Perséphone découvre sa part d’ombre sous les traits d’Hadès, son époux ; cette révélation à soi-même permet de trouver son équilibre et sa souveraineté intérieure.

Dans les Mystères d’Éleusis, Perséphone jouait pour les initiés un rôle essentiel non seulement dans la compréhension de leur nature profonde, mais surtout dans leur transformation intérieure. La présence de cette figure sur les trois plans, céleste, terrestre et souterrain, lui permettait de faire appel à toutes les puissances en œuvre dans l’être humain, en particulier aux forces obscures et inconscientes, facteurs de peur et de mort, mais aussi de croissance et de vie.

Camille étend l’interprétation du mythe de Perséphone à notre époque où le féminin sacré, tel que l’ont vu et vénéré la plupart des traditions spirituelles du monde, cherche à se réaffirmer. Dans l’Occident moderne, l’égalité des sexes remet en cause les anciens schémas dans les rapports sociaux entre hommes et femmes. Une nouvelle compréhension entre les sexes s’avère nécessaire, et elle ne sera satisfaisante qu’en intégrant la dimension spirituelle du phénomène. Il en va de même des liens familiaux, qui peinent à se refonder sur un schéma autre que patriarcal. Ce serait une excellente chose si des publications, comme celle de Camille, pouvaient contribuer à aplanir ces difficultés.

La plupart des religions, y compris le christianisme, connaissent le féminin sacré, mais le contexte historique et politique des siècles passés a fait que les hiérarchies ecclésiastiques ont négligé son enseignement. La déficience des cultes actuels à livrer la clé d’accès à cette dimension féminine intérieure incite des exploratrices de notre temps, comme Camille, à se tourner vers le néopaganisme afin d’aller chercher cette clé par le biais de figures héritées des anciens cultes. La résurgence à l’époque moderne du féminin sacré ne passera peut-être pas par un nouveau culte rendu à une ancienne déesse, mais par la redécouverte, par le biais du symbolisme mythologique, de notre être intérieur où cette énergie enfouie ne demande qu’à s’exprimer.

La démarche de Camille ne s’en tient pas à des spéculations théoriques. La dernière partie de son ouvrage développe une sorte de traité rituel. Sans prétendre ni restaurer les anciens Mystères d’Éleusis, ni redonner vie à un culte éteint depuis des millénaires, elle propose des pistes permettant de faire face aux épreuves et aux tournants de l’existence, l’essentiel étant, à chacune de ces occasions, d’aller vers ses propres profondeurs pour acquérir une meilleure connaissance de soi-même. Peut-être ce contenu opérationnel concourra-t-il à réaliser l’un des objectifs que se fixe la recherche de Camille : se connecter à notre féminin intérieur afin d’actualiser nos ressources vitales et créatives.

Pascal Bancourt - Écrivain